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Table ronde sur le mouvement des « Gilets Jaunes » et sur le Débat national

salle des Halles St François - Quimper

Intervenant·e·s à confirmer
entrée libre et gratuite

vendredi 8 février 2019 19h00

L’année 2018 aura été marquée par l’irruption inattendue des gilets jaunes dans le débat public autour d’une revendication forte de justice sociale et fiscale. Au-delà des opinions de chacun, nous avons prévu de revenir sur ce fait social lors d’un prochain débat en février prochain.





Messages

  • "Gilets jaunes" : regards historiques sur une crise (1/5)
    Contre la représentation mais pour la démocratie ?

    Écoutez le Podcast de La Fabrique de l’Histoire

    Le mouvement des Gilets jaunes met en lumière un contexte de crise démocratique profonde. Comment les liens entre représentants et représentés ont-ils pu se distendre à ce point ? Comment est-on arrivé à une telle défiance vis-à-vis du principe même de représentation ?

    Une des caractéristiques les plus remarquables du mouvement des Gilets Jaunes est sans doute le refus de principe de toute représentation. Pour comprendre comment les liens entre représentants et représentés ont pu se distendre à ce point, et comment a-t-on pu arriver à une telle défiance, les historiens Gérard Noiriel et Nicolas Rousselier, en ouverture de cette série, apporteront leurs éclairages.

    Gérard Noiriel : La crise de la représentation est une crise très ancienne. Depuis la Révolution française, on observe une double approche de la citoyenneté : celle qui passe par la délégation de pouvoir : on choisit, on élit des représentants pour leurs compétences, et de l’autre côté, une volonté — que l’on retrouve déjà chez les sans-culottes — de participer directement à l’action politique. Cela correspond à une évolution des liens sociaux : sous l’Ancien Régime, les liens directs priment, puis progressivement, ce seront les liens indirects. On est toujours dans cette contradiction entre une aspiration à la démocratie directe et un système politique qui fonctionne par une multitude de liens indirects qui nécessitent la représentation.

    Nicolas Roussellier : Il y a une crise de la représentation à plusieurs titres. La première remonte à l’origine même de la Ve République. Le dégât collatéral de la Ve République, c’est le rôle du Parlement. L’avènement de la Ve République c’est la sûreté de l’exécutif, et cet enjeu de stabilité l’emporte sur le fait de donner la parole à la représentation nationale, le terme même n’ayant plus beaucoup de sens. A cela s’ajoute la crise de la représentation des années 2000, qui est la crise de tous les connecteurs démocratiques : partis, syndicats, associations. Enfin, et c’est la chose nouvelle, on assiste avec le mouvement des Gilets Jaunes à une attaque directe, sans filtre, du Président de la République : c’est la première crise anti-présidentialiste.

  • "Gilets jaunes" : regards historiques sur une crise (2/5)
    Histoire des violences et du maintien de l’ordre

    Écoutez le Podcast de La Fabrique de l’Histoire

    Comment la tension entre respect de la liberté de manifester et exigence de maintien de l’ordre a-t-elle posé problème à la République depuis la fin du XIXe siècle ? Emmanuel Laurentin s’entretient avec les historiens Ludivine Bantigny, Laurent Lopez, Arnaud-Dominique Houte et Anne Steiner.

    Emmanuel Laurentin s’entretient avec Ludivine Bantigny, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Rouen-Normandie, Arnaud-Dominique Houte, professeur à la Sorbonne-Université, Laurent Lopez, chercheur associé au Centre de recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales (CESDIP) et Anne Steiner, maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Paris-Ouest Nanterre La Défense.

    Peut-on encore parler de violence d’état au fur et à mesure que l’on avance dans le XXe siècle ?

    Laurent Lopez : Il peut y avoir des comportements policiers brutaux ou homicides, et un décalage entre la théorie et la pratique, mais sur la longue durée, et depuis la circulaire de 1930 qui stipule que les forces de l’ordre doivent « remplir leur mission en évitant les conflits brutaux et sanglants », on observe une volonté de l’Etat de pacifier le maintien de l’ordre.

    Arnaud-Dominique Houte : Il y a une tendance de réduction de la violence – et la baisse du nombre de victimes des violences policières est très nette - mais cette tendance de longue durée doit être réinterrogée à la lumière de cette dernière décennie. Alors que depuis la fin du XXe siècle il semblait qu’on allait vers des formes de manifestations de plus en plus pacifiques et ritualisées, depuis les manifestations dans les banlieues de 2005, la crise du CPE, les manifestations contre la loi Travail et l’occupation du site de Sivens, de nombreux événements viennent contredire cette idée d’une pacification croissante.

    Dans l’entre-deux guerres, on assiste à l’invention de nouvelles techniques de maintien de l’ordre public en temps de manifestations ou d’émeutes. Certaines très utilisées aujourd’hui ont pourtant connu des débuts difficiles ?

    Laurent Lopez : Introduits en Allemagne sous la République de Weimar, on suggère l’usage des gaz lacrymogènes au sein de la gendarmerie en France à partir du début des années 1930 dans le but d’éviter le contact entre manifestants et forces de l’ordre. Parce que l’on sait que ces contacts sont propices à tous les incidents, y compris les plus dramatiques. Mais cette suggestion se heurte à la résistance des politiques qui continuent d’associer le mot gaz à des souvenirs encore très présents, ces gaz lacrymogènes étant les avatars des funestes gaz de combats de la Première Guerre mondiale.

    L’Etat n’est-il pas pris en ciseau entre ses principes démocratiques et la nécessité de réprimer les citoyens qui transgressent certaines lois républicaines ?

    Ludivine Bantigny : L’interrogation fondamentale dans chaque moment de révolte, d’insurrection, voire de révolution, c’est quel ordre protège les forces de l’ordre ?

  • "Gilets jaunes" : regards historiques sur une crise (3/5)
    Argent, morale, fiscalité : entre résistances et consentement

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    Consentement à l’impôt, antifiscalisme et économie morale, comment ces notions entrent-elles en résonance avec le conflit des Gilets Jaunes ? Emmanuel Laurentin et Victor Macé de Lépinay s’entretiennent avec Frédéric Tristram, Samuel Hayat, Laurence Fontaine, Rachel Renault et Christopher Clark.

    Emmanuel Laurentin et Victor Macé de Lépinay s’entretiennent avec Frédéric Tristram, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Samuel Hayat, chargé de recherche au CNRS, Laurence Fontaine, directrice de recherche au CNRS, Rachel Renault maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Université du Mans et Christopher Clark, professeur d’histoire européenne moderne à l’Université de Cambridge.
    Existe-t-il un consensus dans une société sur ce que l’on peut faire avec l’argent de tous ? Et peut-on lier le surgissement de moments revendicatifs à la rupture de ce consensus ?

    Samuel Hayat : C’est en tout cas la thèse de l’historien Edward Palmer Thompson, spécialiste des classes populaires en Angleterre au XVIIIe siècle. Pour lui, les émeutes ne peuvent être comprises comme une simple réaction mécanique à une hausse des prix par exemple, mais révèlent l’existence d’une "économie morale", c’est-à-dire d’une série de principes normatifs qui doivent réguler le système économique et dont ceux qui se révoltent jugent qu’à un moment donné il est déséquilibré. Cette économie morale doit être garantie par le pouvoir qui doit s’assurer que règnent un certain nombre de principes à l’intérieur de l’économie. Lorsque ceux-ci sont trahis, on s’adresse au gouvernement, et lorsqu’on sent que celui-ci ne vient pas réparer cette trahison, on se révolte.

  • "Gilets jaunes" : regards historiques sur une crise (4/5)
    "C’est une révolte ? Non, sire, c’est une allégorie !" Enquête sur un tableau breton

    Écoutez le Podcast de La Fabrique de l’Histoire

    Les ronds-points occupés par les Gilets Jaunes auront-ils leur peintre ? En 1676, un an après la révolte du papier timbré en Bretagne, le peintre rennais Jean-Bernard Chalette donne à cette révolte fiscale une dimension allégorique. C’est l’histoire que raconte ce documentaire...

    - C’est une révolte ?

    - Non sire, c’est une allégorie.

    Enquête sur un tableau breton, un documentaire de Victor Macé de Lépinay et Anne Fleury.

    Que nous raconte cette Allégorie de la révolte du papier timbré, œuvre de Jean-Bernard Chalette, peintre rennais méconnu du XVIIe siècle ? Un bien curieux tableau, en vérité. Hétéroclite, disparate… Pas très lisible à première vue et assez éloigné des critères qui consacrent ordinairement un chef-d’œuvre. Et pourtant attirant, attachant même, par son côté énigmatique... mais aussi par sa dimension historique. En effet, ce tableau nous raconte une page de la grande histoire : la révolte du papier timbré de 1675.

    Alain Croix : Après près d’un siècle et demi de sous-imposition, voilà qu’assez brutalement sous le règne de Louis XIV, il est question de rattraper ce décalage fiscal et d’aligner le prélèvement de l’impôt en Bretagne sur celui des autres régions. Au début de 1675, cet alignement prend la forme d’une dizaine de taxes nouvelles parmi lesquelles la taxe sur l’étain (pour les privilégiés ce n’était pas négligeable) mais surtout la taxe sur le tabac qui touche le peuple. Nos bureaux de tabac d’aujourd’hui sont l’héritage de cette taxe sur le tabac qui est validée par le Parlement de Bretagne en 1674, six mois avant la révolte. Et en 1673, c’est la création du papier timbré, l’ancêtre du timbre fiscal, ce que nous versons aujourd’hui aux notaires et que nous appelons les droits d’enregistrement. A l’époque, c’était un « papier timbré », une sorte de tampon pour tous les actes officiels. C’est donc une taxe qui frappe tout le monde, le peuple comme les privilégiés. Le 18 avril 1675, une grande émeute se déclenche à Rennes, des milliers de gens y participent, ce qui est énorme à l’échelle de la ville. Les émeutiers cassent tout, notamment dans les bureaux du papier timbré abrités dans le Palais du Parlement, le symbole du pouvoir à Rennes. Cette journée sera qualifiée par un notable rennais « d’émeute de la populace aveugle ».

    Avec les témoignages de Gauthier Aubert, historien, François Bergot, conservateur, ancien directeur du Musée des Beaux-Arts de Rennes, Alain Croix, historien, Guillaume Kazerouni , conservateur au musée des Beaux-Arts de Rennes et de Pierre Rosenberg, historien de l’art, conservateur et président-directeur du Musée du Louvre de 1994 à 2001.

    Ce documentaire a été diffusé pour la première fois le 3 novembre 2015.

  • "Gilets jaunes" : regards historiques sur une crise (5/5)
    Des territoires en tension

    Écoutez le Podcast de La Fabrique de l’Histoire

    Pour clore cette semaine, nous évoquerons la vie quotidienne dans les campagnes françaises entre la fin du Moyen Age et l’époque moderne. Nous aborderons également le rôle des magistrats pendant la Révolution française. Nous retracerons les liens entre les habitants du territoire et le pouvoir.

    La Fabrique de l’autre, le mot « Casseur », une chronique de Catherine de Coppet
    Des révoltes des croquants au mouvement des Gilets jaunes

    En première partie d’émission, nous recevons Jean-Marc Moriceau qui évoque la mémoire des croquants. Le terme de croquant regroupe des paysans et villageois. Il y a des révoltes contre les excès de la fiscalité et les excès des "gens de guerre" –soldats en rupture de ban qui vivaient au crochet et aux frais des campagnes-. Ces excès de violences périodiques et particulièrement forts ont lieu entre la Guerre de cent ans et l’époque de Louis XIV. Le livre "Mémoires de croquants" retrace l’histoire rurale sur la totalité du territoire, sans exclure aucune province.

    « D’autre part, il y a cette idée, de redonner une mémoire à ces paysans et « gens de village », qui étaient majoritaires et qui ont été éclipsés par les historiens qui voyaient les choses d’en haut, à partir des villes ou de plus en plus à partir d’objets de recherche qui n’étaient pas ancrés dans le territoire rural. J’ai voulu réinvestir 30 à 40 ans de recherche historique sur le rural en tenant compte des acquis des génération précédentes. » Jean-Marc Moriceau

    Ces révoltes-là ont des points communs avec le mouvements des Gilets jaunes, en terme de symbolique, de territoire, également en terme de cible à atteindre.
    Parmi les révoltes, il y a eu :

    les robes rouges dès la fin du XVe siècle
    la révolte des paysans du Faucigny en 1492
    les bonnets rouges en 1593-1594 en Bourgogne
    les bonnets rouges en 1675 en Bretagne
    les croquants en 1594 en Limousin et Perrigord

    Au XVIIe et XVIIIe siècle, il y une interpénétration très forte des villes et des campagnes contrairement à aujourd’hui où on assiste à une relative indifférence d’une partie des urbains et des élites à l’égard du monde rural.

    A lire : revue histoire et société rurale

    Un saut dans la loi : le décret du 14 septembre 1791 qui incorpore Avignon et le Comtat Venaissin à la France, une chronique d’Amélie Meffre

    Territoire de la nation

    En deuxième partie d’émission, nous écoutons Gaïd Andro, auteur d’une thèse sur le rôle des procureurs généraux syndics pendant la Révolution française. Ces procureurs généraux syndics représentent une administration autonome qui incarne et exécute la loi sur le territoire. En ce sens, ils représentent l’articulation entre les centres de pouvoir et les périphéries.

    "Le territoire de la nation n’est plus un espace de domination, c’est un territoire de liberté. Son rôle n’est pas de négocier les modalités de la domination politique -comme antérieurement les anciennes provinces pour obtenir des privilèges-. Gaïd Andro

  • Gilets Jaunes
    Le succès du mouvement tient moins au nombre de manifestants qu’à ce qu’il produit comme récits chez les commentateurs, estime le politiste Vincent Tiberj.
    Libération 5 décembre 2018

    En trois semaines, les gilets jaunes sont devenus le conflit majeur. Ils ont éclipsé tous les autres mouvements sociaux. On a oublié qu’en septembre, plusieurs dizaines de milliers de personnes défilaient contre le réchauffement climatique, et que certains médias concluaient à un tournant et à une prise de conscience collective. En octobre, les fonctionnaires ont manifesté. Le 10 novembre, c’étaientles enseignants. Le 24 novembre, plusieurs cortèges #NousToutes ont pris la rue.

    Si les gilets jaunes les ont supplantés, est-ce parce que le mouvement est d’une ampleur inédite ? Difficile de conclure, et ici réside le paradoxe.

    Pour l’instant, on ne dispose que du décompte du ministère de l’Intérieur, et une des rares constantes dans la vie politique française consiste à contester ce comptage. De ce point de vue, Beauvau aurait tout intérêt à ouvrir ses données et la manière dont elles sont collectées. Néanmoins, si on part du principe que ces estimations sont biaisées à la baisse, on peut postuler que ce biais est le même pour l’ensemble des mouvements sociaux. Mais si l’acte I des gilets jaunes a constitué le climax de la mobilisation, depuis le mouvement s’étiole : 280 000 à 300 000 personnes se seraient mobilisées le 17 novembre, puis 80 000 le 24 novembre, et 106 000 le 1er décembre. Pour mémoire, le même ministère recensait 323 000 manifestants lors de la journée d’action des fonctionnaires le 22 mars. Qu’on se concentre sur les cortèges parisiens ou dans les principales villes de province, les résultats convergent. Huit mille gilets jaunes dans la capitale le 24 novembre, c’est largement moins que dans le défilé #NousToutes, le même jour à Paris [12 000, selon la police, ndlr]. A Bordeaux, 15 000 fonctionnaires avaient défilé le 22 mars, ils étaient 3 000 gilets samedi. On est loin de l’insurrection ou du raz de marée. Cela changera peut-être avec les mouvements lycéens ou les agriculteurs, mais ce sont là des acteurs et des mouvements plus classiques.

    Est-ce parce que la manifestation ne fait pas partie des répertoires d’action des gilets ? Clairement, ceux-ci ont innové en matière d’expression de leur mécontentement, et l’occupation des péages et des ronds-points est à la fois efficace, particulièrement visible… et difficile à agréger en chiffres. Avec une centaine de gilets, vous pouvez bloquer des péages stratégiques à Virsac, ou à Narbonne.

    Si la force des gilets jaunes ne réside pas dans leur nombre, peut-être tient-elle à leur popularité présumée dans leur opinion. Là encore, il faut rester prudent : l’Ifop pose régulièrement des questions sur le soutien aux différents mouvements sociaux. Les gilets sont soutenus par 71 % des sondés par cet institut les 27 et 28 novembre. C’est plus que les cheminots (entre 41 % et 47 % de soutiens au printemps dernier), mais moins que les surveillants en 2018 (95 %), les policiers (91 %) ou les éleveurs (84 %) en 2016. Autant que les manifestations de la fonction publique de l’automne 2010.

    En réalité, le succès de ce mouvement tient probablement d’abord à ce qu’il produit comme récits chez les commentateurs. Patrick Champagne remarquait déjà dans les années 80 que les manifestations sont aussi des « manifestations de papier ». De ce point de vue, le mouvement des gilets jaunes est aussi un « mouvement de plateau » et un « mouvement de réseaux ». Ce décalage entre le mouvement sur le terrain et ce qu’on en dit permet de comprendre l’inhabituelle tolérance face à la violence. Le 18 mai 2016, une voiture de policiers était incendiée en marge d’une manifestation anti-loi travail. A l’époque, Nicolas Sarkozy avait dénoncé « les messages de laxisme et de perte d’autorité de l’Etat », et Marine Le Pen « l’incapacité à protéger les Français et les forces de l’ordre ». La scène s’est reproduite à Paris et à Marseille samedi 1er décembre - et que dire du Puy-en-Velay. Mais aujourd’hui, ces acteurs politiques tiennent un discours bien différent.

    Un des récits que les gilets jaunes convoquent est celui de la France qu’on n’entend plus, celle qui se lève tôt, celle qui mérite, pas celle qui profite. Plusieurs enquêtes scientifiques sont en cours pour essayer de comprendre qui porte le gilet, et c’est un défi majeur. Il faut effectivement se rappeler que la culture protestataire s’est à la fois démocratisée et banalisée, mais surtout chez les urbains, les diplômés. Les inégalités sociales de participation n’ont pas disparu : des pans entiers de la société restaient à côté des cortèges et des pétitions. Peut-être sont-ils aujourd’hui sur les ronds-points.

    Il y a aussi le récit techniciste des réseaux : l’instantanéité, le refus de l’organisation, l’horizontalité des groupes Facebook, la volonté de ne pas être récupéré. Et pourtant, ce n’est pas nouveau. Geoffrey Pleyers avait déjà relevé ces répertoires d’action dans les « mouvements des places », de New York, de Madrid, d’Istanbul et de Paris. Et déjà s’exprimait le refus des porte-parole et des leaders. La nouveauté tient à ce que ces moyens d’action se sont diffusés. En cela, ces petits nouveaux viennent rejoindre le monde des protestations, et peut-être vont-ils durablement y prendre place.

    Au final, les gilets jaunes nous racontent une société dans laquelle la peur du déclassement ronge depuis les années 2000 une société où on assiste au rejet des élites, mais aussi des « assistés », une société dans laquelle les tensions entre démocratie des élus et démocratie des citoyens s’accentuent. Mais ce qu’on dit du mouvement raconte surtout l’image que le haut se fait du bas.

    Vincent Tiberj

    Vincent Tiberj est l’auteur de : Citoyens qui viennent, Paris, PUF, 2017.

  • Le mouvement social, qui a connu son cinquième acte le 15 décembre, témoigne d’une forme de mobilisation politique inédite dans notre pays.
    Le Point 16/12/2018

    Professeur des universités, Vincent Tiberj est chercheur au Centre Émile-Durkheim à Sciences Po Bordeaux. Spécialisé en sociologie politique, il examine depuis 2014 les nouvelles dynamiques de mobilisation des citoyens et la transformation des liens partisans, dans le cadre du renouvellement générationnel en cours. L’an dernier, il a publié, aux Presses universitaires de France Les citoyens qui viennent et a dirigé Sociologie plurielle des comportements politiques avec Olivier Fillieule, Florence Haegel et Camille Hamidi, aux Presses de Sciences Po. Pour Le Point, il analyse le mouvement des Gilets jaunes.

    Le Point : Les Gilets jaunes semblent avoir pris de court les politiques comme les organisations syndicales. En quoi leur mobilisation s’inscrit-elle dans le mouvement de transformation de la politique en France que vous étudiez depuis plusieurs années  ?

    Vincent Tiberj : Nous assistons depuis le début des années 2000 à un bouleversement des modalités classiques de mobilisation politique. La démographie joue ici un rôle majeur. Aux dernières élections, en 2017, les post-baby-boomers étaient majoritaires. 59 % des votants n’étaient pas en âge d’être électeurs en 1981. Or le comportement électoral de cette génération est très différent de celui de ses aînés.

    En quoi ?

    Si l’on dessine à grands traits un portrait-robot des citoyens, on voit émerger trois grandes catégories de personnes. La première est composée d’hommes et de femmes nés avant la Seconde Guerre mondiale. Ces électeurs sont dans une culture politique de « remise de soi », pour reprendre une expression de Pierre Bourdieu. Cette cohorte s’en remet à un parti, comme elle le fait plus généralement de toute autorité. Ses membres envisagent l’horizon de la citoyenneté sous un prisme particulier qui pourrait se résumer par la formule : « On reste à sa place. » Ces générations s’accommodent très bien des institutions de la Ve République qui ont mis en place un régime démocratique dominé par un exécutif fort. Ses membres peuvent voter à gauche comme à droite, mais ils délèguent complètement l’exercice politique à leurs représentants élus.

    La génération suivante, celle des baby-boomers, est très différente…

    Effectivement. Cette génération a vécu Mai 68 et s’intéresse beaucoup à la politique. Elle a expérimenté, dans les années 70, de nouveaux modes d’action, de nouvelles manières de s’engager. Elle participe fortement aux élections, mais se montre très critique face au personnel politique. Une part de sa citoyenneté se joue sur le mode protestataire : par le biais de manifestations, de boycotts, de pétitions. Les enfants de cette génération diffèrent radicalement de leurs aînés.

    Comment ?

    Les citoyens nés dans les années 70 et 80, ceux que je désigne sous le terme de post-baby-boomers, entretiennent un rapport très distancié à la politique. Nous sommes ici face à un paradoxe, car ces cohortes très diplômées et grosses consommatrices de médias auraient pu être « surcitoyennes » (une hypothèse proposée par Ronald Inglehart en son temps), mais elles sont d’autant plus circonspectes face au personnel politique qu’elles s’estiment bien informées sur ce petit monde et capables de décoder son mode de fonctionnement. Déçues par des années de promesses non tenues, ayant grandi dans un climat de crise économique perpétuelle, ces post-baby-boomers croient de moins en moins aux promesses électorales, entretiennent un rapport très distant aux élites politiques de gauche et de droite. En un mot, ils constituent une génération (un peu) désenchantée. Ne participant aux suffrages que lorsque ceux-ci leur paraissent déterminants, favorisant donc les scrutins nationaux par rapport aux consultations locales. Attention, cependant, cette génération se mobilise aussi. Mais autrement que par les urnes.

    Ces trois catégories qui correspondent à trois générations différentes envisagent-elles le vote différemment ?

    Oui. Pour les plus anciens, le vote relève du « devoir ». Pour les baby-boomers, le vote est avant tout « d’intérêt ». Pour leurs enfants, il n’a pas la même importance, car les post-baby-boomers se méfient des modes de participation « dirigés par les élites » (comme l’explique Ronald Inglehart, toujours lui). Les candidats, les enjeux leur semblent imposés, presque fabriqués. Ils se montrent donc moins fidèles au vote, changent facilement de parti. Cela explique que certaines formations partisanes puissent réaliser des scores très différents d’une élection à l’autre.

    C’est un électorat très volatil  ?

    Je dirais plutôt très mobile. Lorsqu’on interroge les millenials, ceux qui sont nés à l’orée des années 2000, on réalise qu’ils déterminent le candidat ou la candidate pour qui ils vont voter... dans la dernière semaine de la campagne. On est loin de la génération « remise de soi » de leurs grands-parents !

    Quels sont les autres traits caractéristiques de ces post-baby-boomers ?

    Ils sont davantage dans l’individualisation que dans le collectif. Cela résulte de leur socialisation, à la fois en termes de valeurs mais aussi institutionnellement. Ils ont grandi dans une période où les institutions d’encadrement sont en recul. Sur le plan professionnel, ils sont les plus nombreux à avoir connu des contrats d’intérim ou à durée déterminée. Ils n’ont pas été confrontés à la conscientisation syndicale, à cause de la fluidité de leurs carrières et parce que les syndicats sont de moins en moins présents. Sur le plan des réseaux sociaux, la fragmentation de l’espace public les a conduits à s’intégrer dans des micro-communautés qui sont autant de bulles informationnelles. Leur niveau d’éducation (70 % sont universitaires là où seuls 20 % étaient bacheliers deux générations avant) leur confère une double compétence objective et subjective. Là où leurs aînés ne s’estimaient pas toujours compétents pour juger les politiques, eux se sentent habilités à exprimer un jugement tranché. Leurs références peuvent dérouter. Mais comment s’en étonner si l’on considère que la plupart n’ont pas connu ce qu’était le bloc communiste ? Là-dessus, leur répertoire d’actions est plus large que celui de leurs aînés.

    La révolution Internet est-elle passée par là ?

    Oui. Les réseaux sociaux autorisent de nouvelles manières de coaguler des groupes. Twitter et Facebook offrent des logiques spécifiques d’action, de partage de l’information. C’est sur cette base que se sont cristallisés des mouvements comme Occupy et Nuit debout, dont les Gilets jaunes sont, dans une certaine mesure, les héritiers.

    En 1895, Gustave Le Bon publiait Psychologie des foules, dans lequel il soulignait comment des émotions violentes, véhiculées par la grande presse, peuvent manipuler les masses… À un siècle de distance, un parallèle peut-il être fait avec Internet, selon vous  ?

    Dans une certaine mesure. Ce qui est intéressant avec Gustave Le Bon, c’est le moment dans lequel il s’inscrit. Celui où la IIIe République, qui s’installe, doit faire face à la réaction. Celui où émerge le monde ouvrier. Et où il faut imaginer un modèle de démocratie représentative fondé sur l’argumentation et la conviction (dans les assemblées). On croit alors que, par le raisonnement, les masses peuvent comprendre vers quoi tend l’intérêt général. Ce que j’appellerais la « ratiocratie ». Gustave Le Bon développe, dans ce cadre, l’idée que l’émotion et la passion véhiculées par les manifestants ne peuvent être que manipulées. L’idée qui s’exprime dans la manifestation des émotions le conduit à délégitimer cette forme d’action. Pourtant, ces manifestations, ces foules exprimaient les difficultés de la condition ouvrière de l’époque. On retrouve l’idée quand Jean-Pierre Raffarin ou Manuel Valls expliquent face aux manifestants que « ce n’est pas la rue qui gouverne ».

    Les choses n’ont donc pas beaucoup changé, finalement…

    La situation actuelle est très paradoxale. Nous avons des citoyens de plus en plus en retrait face aux leaders politiques mais capables de se mobiliser de manière très rapide pour protester. Leur manière d’envisager l’engagement les pousse surtout à dénoncer une pratique du pouvoir trop centralisée. Il est encore un peu tôt pour tirer tous les enseignements de l’élection de 2017. Mais ce qui est sûr, c’est qu’Emmanuel Macron s’est fait élire, pour une grande partie, sur la promesse qu’il exercerait ses responsabilités présidentielles d’une autre manière que ses prédécesseurs. Le mouvement En marche ! qu’il a créé laissait entendre qu’il y aurait plus d’horizontalité. Cette promesse était aussi dans les plateformes de Benoît Hamon pour le Parti socialiste et de Jean-Luc Mélenchon pour La France insoumise. Elle a été déçue.

    Les Gilets jaunes expriment-ils cette déception, selon vous ?

    À leur manière.

    Éclipsé par Émile Durkheim et un peu oublié aujourd’hui, Gabriel Tarde a étudié de manière approfondie, notamment dans L’Opinion et la Foule (1901), la manière dont se propagent certaines idées « comme une onde ou un courant magnétique » qui transforment des individus que tout sépare en éléments moteurs d’un mouvement populaire. Ces travaux, très influencés par les recherches de l’époque sur l’hypnose et le somnambulisme, vous semblent-ils toujours pertinents  ?

    Gabriel Tarde développe une idée très intéressante : celle d’une démocratie liquide, d’une très grande fluidité. Ce que fait Internet, qui est à la fois le fossoyeur de la politique et la promesse de son renouvellement. La Toile ouvre, aux citoyens, de nouveaux moyens de participer, permet des logiques de coordination qui n’étaient qu’à l’état d’ébauche à l’époque des réseaux Action Climat ou RESF (Réseaux éducateurs sans frontières). Depuis l’invention du Web, les formes traditionnelles d’association sont devenues obsolètes. On n’a plus besoin d’aller en préfecture pour déposer les statuts d’un mouvement. L’ouverture d’une page Facebook suffit. Ces plateformes permettent le déploiement de logiques affinitaires entre personnes qui ne se connaissent pas. C’est vertigineux, quand on y pense.

    C’est aussi inquiétant. Cela remet en question le modèle démocratique classique…

    L’accélération du temps, provoquée par cette conscience que l’on peut désormais mobiliser une vaste foule en quelques clics, a une conséquence immédiate. Le discours selon lequel le pouvoir tire sa légitimité des urnes pour cinq ans devient inaudible. La temporalité politique est bousculée. L’impatience suscitée va grandissante.

    Les autorités semblent bien en peine d’identifier des interlocuteurs pour entamer des discussions avec les Gilets jaunes. Chaque fois qu’un « porte-parole » modéré accepte de dialoguer avec le gouvernement, le mouvement semble le désavouer. Quel regard le sociologue porte-t-il sur cette colère inextinguible  ? Pour reprendre le vocabulaire de Tarde, les masses n’auraient-elles plus d’« âme collective » ?

    Je serais tenté de nouveau ici de me référer aux travaux de Ronald Inglehart, pour qui l’humanité a connu une grande révolution silencieuse : celle de l’individuation. Un phénomène qui se traduit par la mise en avant de soi et qui explique le succès rencontré par le mouvement féministe et, plus généralement, par tous les mouvements de revendication des minorités. Cette individuation, qui conduit à une forme d’individualisation des comportements, n’est pas à confondre avec la montée de l’individualisme au sens où elle ne s’oppose pas à un engagement militant ni à des valeurs centrées uniquement sur soi. Mais elle conduit assez naturellement à une forme de militantisme « post-it », comme l’a théorisé Jacques Ion, c’est-à-dire à un engagement pour une cause très spécifique et temporaire…

    Voulez-vous dire que les Gilets jaunes sont le stade ultime de cette révolution ?

    Avec les Gilets jaunes, nous sommes bien face à une véritable révolution... sociologique en ce sens qu’ils essayent de remettre en cause la loi d’airain de l’oligarchie telle qu’elle a été formulée par Robert Michels. Cette idée selon laquelle toute organisation finit par sécréter une élite, à se choisir des dirigeants ou des représentants qui s’imposent d’autant plus facilement qu’ils disposent des codes culturels ad hoc. Le mouvement Podemos en Espagne en était l’ébauche. Nuit debout en avait été une première adaptation en France, mais dans un contexte différent : son public était urbain et très diplômé. L’expérience des Gilets jaunes dira si ce modèle peut s’imposer dans la durée.

  • Loïc Blondiaux, professeur de science politique à la Sorbonne et spécialiste de la démocratie participative, est l’invité du Grand face à Face. Une émission présentée par Ali Baddou avec Natacha Polony et Gilles Finchelstein.

    France Inter : Le grand Face-à-Face

    https://www.franceinter.fr/emissions/le-grand-face-a-face/le-grand-face-a-face-12-janvier-2019

  • « Gilets jaunes » : nos découvertes et nos surprises

    18 janvier 2019 Par François Bonnet, Mathilde Goanec et Dan Israel

    https://www.mediapart.fr/journal/france/180119/gilets-jaunes-nos-decouvertes-et-nos-surprises

    Mediapart a-t-il organisé une couverture biaisée du mouvement des gilets jaunes ? Avons-nous minimisé la présence de l’extrême droite, négligé ou sous-estimé la virulence anti-élites et anti-élus ? Retour et explications sur deux mois de travail, où nous avons d’abord voulu raconter l’inédit. Un inédit qui met à bas bon nombre de grilles de lecture classiques.
    Complaisants, parfois jusqu’à l’aveuglement. C’est la critique faite par certains à propos de la couverture du mouvement des « gilets jaunes » par Mediapart. Une critique qui ne repose guère sur les modes de traitement que nous avons choisis (retrouvez ici l’ensemble de nos articles), mais qui s’articule à une lecture très politique qu’ont nos contradicteurs de ce mouvement, de sa nature, de ses conséquences pour le pouvoir et pour les autres acteurs de la vie publique.

    « Les milliers de gilets jaunes qui, depuis deux mois, prétendent faire la loi un peu partout – braillards de Marseillaise, racistes, homophobes, électeurs affichés de Le Pen, agresseurs de routiers étrangers, nervis, cogneurs – ceux-là, vous ne les avez pas vus. […] [Ils] n’attendront plus longtemps avant d’enfiler une chemise brune. C’est ce camp-là qu’a choisi Mediapart. Aveuglé par sa haine de Macron, Mediapart travaille tout à fait consciemment à l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir », accuse par exemple l’un de nos abonnés, B. Girard.

    Ce procès nous est fait depuis le premier jour. Il se double de critiques régulières sur notre supposé refus de mettre à une juste place le complotisme déchaîné qui prévaudrait dans le mouvement, doublé d’une virulence verbale insupportable, d’une ambiance factieuse, le tout alimenté par quelques groupes d’ultras déterminés à renverser la République (sur les tentatives de l’ultradroite de se raccrocher au mouvement, lire l’article de Lucie Delaporte)…

    Ces reproches ne font que prolonger une discussion permanente – entre amis, au sein des familles (ah, les fêtes de Noël…), des partis, des syndicats, des associations et des médias – sur un mouvement qui, depuis deux mois, a bouleversé le système politique, son agenda, son organisation, ses politiques. La richesse du Club de Mediapart à ce sujet, la multiplicité des billets publiés, la pluralité des opinions et les polémiques témoignent à leur façon que nous sommes bien face à un mouvement qui secoue en profondeur la société française et lui donne le tournis.

    Comment avons-nous travaillé ? Les œillères qu’on nous accuse de porter sont la garantie d’un mauvais journalisme, et nous devons au contraire accepter – souhaiter, même – nous faire surprendre et bousculer. Mediapart n’a pas plus et pas mieux que les autres anticipé ce mouvement. Nous n’avions pas dit un mot de la pétition lancée dès le mois de mai 2018 par Priscillia Ludosky contre la hausse des taxes sur le carburant.

    Quand cette mobilisation a commencé à prendre corps à la mi-octobre, avec l’annonce d’une journée d’action le 17 novembre et la multiplication de groupes sur Facebook, nous n’y avons accordé qu’un intérêt limité. Dans notre premier article sur le phénomène, le 3 novembre, nous avons préféré décrypter la mesure gouvernementale programmée, nouvelle illustration des tours de passe-passe budgétaires du pouvoir, plutôt que de nous appesantir sur une « contestation qui reprend un des thèmes préférés et traditionnels du populisme de droite, le fameux “automobiliste vache à lait de l’État” ».

    Le journalisme ne consiste surtout pas à prédire l’avenir (défaite assurée !), mais à tenter de raconter au mieux le présent. Et les choses se sont précipitées début novembre, avec une progression exponentielle de la mobilisation sur les réseaux sociaux. « Même LR et RN, qui ont pourtant fait du matraquage fiscal contre les automobilistes leur fonds de commerce depuis longtemps, semblent dépassés par l’ampleur d’une mobilisation qui s’est faite largement en dehors d’eux, voire contre eux », écrivions-nous le 8 novembre.

    Les gilets jaunes ne sont-ils que des automobilistes en colère ? Le premier reportage que nous leur consacrons, le 15 novembre, constitue pour nous la première d’une longue série de surprises. Décrivant l’organisation des gilets jaunes dans l’Orne, quelques jours avant la première manifestation, il démarre ainsi : « Soulevez le couvercle de la marmite, la colère y couve à gros bouillons. […] Le mouvement iconoclaste du 17 novembre, initialement contre la hausse de la taxe sur le diesel, est devenu cri de colère pour le pouvoir d’achat. »

    Depuis, nous avons réalisé des reportages dans une petite trentaine de villes (voir la carte ci-dessous). Une dizaine de journalistes de Mediapart sont partis dans les régions, avec des idées de sujet, des éléments d’analyse mais aussi des points de vue sur ce mouvement fort différents. Allions-nous trouver l’extrême droite à la manœuvre ? Était-ce autre chose qu’un feu de paille alimenté par quelques racistes et furieux ? S’agissait-il de ce « mouvement de beaufs, poujadiste, factieux et rouge brun » décrit par le journaliste de Libération Jean Quatremer ? Les éléments que nous avons rapportés de nos déplacements sont étonnamment homogènes et cohérents entre eux.
    Pour retrouver nos différents reportages épinglés en rouge sur cette carte, cliquez sur la flèche. © Mediapart

    Le 17 novembre, pour l’« acte I », nous sommes à Reims, Toulouse et Paris. Et dès ce premier jour, dans les différents cortèges et ronds-points bloqués, les principales caractéristiques des gilets jaunes sautent aux yeux : c’est un mouvement d’abord populaire, qui jette dans les rues une partie des catégories les plus défavorisées, et une classe moyenne menacée de précarisation. Les retraités y sont présents en masse, tout comme les femmes.

    Sur le terrain, nous découvrons une mobilisation qui ne ressemble en rien aux précédents mouvements sociaux. Elle se revendique haut et fort comme « apolitique ». Pas de partis, pas de militants, pas de chefs, pas de représentants. C’est un mouvement social large et qui rejette en bloc le système politique, justement parce que ce dernier ne peut pas ou ne veut pas répondre à ses demandes sociales. Enfin, c’est un mouvement de gens qui, très souvent, s’engagent et manifestent pour la première fois.

    Dans un pays où le vote d’extrême droite pèse un quart des suffrages exprimés et où le FN/RN est solidement installé comme la deuxième force politique du pays, ses électeurs sont évidemment présents dans les groupes de gilets jaunes. Oui, ils s’expriment, à Toulouse par exemple. « Christian est en roue libre : “La France est un pays de racines chrétiennes, ici on mange du saucisson et on boit du vin rouge. C’est comme ça, je le dis !” », note dès le 17 novembre notre correspondant Emmanuel Riondé.

    « Pas de politique, pas d’étiquette »

    Souvent, les choses sont moins binaires. À Rouen, le 21 novembre, aux prémices du mouvement, nous interrogeons deux frères, mobilisés depuis le passage controversé aux 80 km/h sur les routes nationales et départementales. Juste avant les gilets jaunes, les deux frères défilaient ensemble contre l’homophobie. Mais sur le rond-point des Vaches, près de Saint-Étienne-du-Rouvray, l’un tique devant le barbecue halal, quand l’autre s’en réjouit.

    Deux mois plus tard, nous virons au sud, dans le Var, un territoire connu comme un fief du Front national. Est-ce que la sociologie électorale aura un impact sur la mobilisation des gilets jaunes ? Ce n’est pas l’évidence, loin de là. Oui, sur les ronds-points et dans les discussions, certains parlent de « nos SDF, qu’on abandonne, alors qu’on s’occupe des migrants ». Mais la plupart taisent leurs affiliations, et souvent leurs opinions les plus radicales : « On entend des trucs sur l’immigration de temps en temps, dans les discussions, mais au niveau politique, on n’a vu personne », raconte Géraldine, très impliquée à Toulon. « Les plus virulents, les fortes têtes, ils ne sont pas restés », croit comprendre Fabien, dans la commune du Cannet-des-Maures.

    Les dizaines de gilets jaunes rencontrés sur place, à Toulon ou dans les collines du Var, n’en démordent pas. Oui, des électeurs FN sont présents dans le mouvement, comme de nombreux militants de La France insoumise. Non, ils ne tiennent pas les ronds-points. Au campement de Bandol, quand une femme lance un débat sur les milliards « d’aide au développement qu’on balance en Afrique », immédiatement, un autre lui rétorque : « Tu te trompes d’ennemi. » Et ils finissent par toper sur les méfaits du capitalisme mondialisé…

    Agression contre une femme voilée, propos homophobes et racistes, injures antisémites, militants de l’ultradroite et des groupes identitaires sur les Champs-Élysées, actes contre les migrants, violences à certains ronds-points, quenelles et chant des soraliens à Montmartre le 22 décembre… Nous avons raconté cela dans nos différents articles et analyses.

    Lorsqu’un « chant de la quenelle » a été entonné lors du rassemblement national à Bourges le 12 janvier, notre reportage l’a mentionné. Tout comme nous avons décrit cette pancarte ambiguë, « R.F. : Rothschild Family », affichée sur le château d’eau qui faisait office de point de rassemblement ce jour-là.

  • Dès le 26 novembre, nous avons aussi raconté comment, en Gironde, les militants de Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan se sont mobilisés dès les prémices du mouvement. Quelques figures de l’extrême droite ont aussi pu tenir quelques ronds-points. À Bar-le-Duc, par exemple, un des quatre groupes de gilets jaunes est en partie piloté par un militant FN/RN local.

    Mais il est vrai que dans notre travail, nous n’avons pas fait de ces éléments un point structurant ni explicatif de la nature du mouvement des gilets jaunes. Pour une raison simple : reportage après reportage, ce sont d’autres contours qui se sont précisés, ceux d’un mouvement de masse, tout à fait inédit, ne pouvant se réduire à des manipulations ou des infiltrations de forces politiques.

    Il est une première raison à cela : le FN n’est pas un parti de militants. Nous l’avions constaté lors des dernières élections municipales, quand ce parti n’était pas même en mesure de trouver des candidats en nombre suffisant pour constituer ses listes. Autre explication : l’immense majorité des groupes de gilets jaunes sont résolus à ne pas se laisser avaler par des militants politiques.

    Chacun revendique cette particularité : « Pas de politique, pas d’étiquette. » Cela dérange les observateurs habitués des mobilisations sociales, y compris parmi nous. Nous avons cherché les « sous-marins », les militants cachés et à la manœuvre. Systématiquement, les gilets jaunes nous ont ri au nez, ou nous ont opposé une vraie incompréhension. Ceux du Var tiquent même un peu à force de se voir poser la question : « L’homophobie, le racisme, l’immigration, on n’en parle pas, c’est pas un sujet chez nous, insiste Pierre. On ne dit pas que ça n’existe pas, mais nous c’est le RIC, l’injustice fiscale et l’injustice sociale, c’est tout. » Porte un gilet qui le souhaite, à la condition qu’il ne le pare pas des couleurs politiques ou syndicales qu’il arbore habituellement.

    À Gaillon, dans l’Eure, Alain, technicien chez Renault, résume ce qui se passe sur son rond-point : « Moi, je repars au boulot et je reviens le soir. Il y a dix jours, on se connaissait pas. On se croisait dans la rue et on se disait pas bonjour, là on discute et il y a ce mot : solidarité. On ne pense pas pareil ? On s’en fout. Il y a des cons, des racistes ? On leur demande de se taire. »

    Partout, ce discours fait consensus. C’est toute l’originalité et le plaisir de cette mobilisation, de voir se côtoyer « des gens qui ne pensent pas pareil ». Et qui veulent même repousser les divisions qui pourraient apparaître lors des discussions : « On est d’accord sur l’essentiel, pouvoir d’achat, justice, réforme politique. Pour le reste, on discute. Et sur les trucs les plus chauds, l’immigration par exemple, on évite d’en parler », explique un gilet jaune de Commercy. « Ici, il y a du RN, de l’UPR, de la FI, mais surtout beaucoup de gens qui ne sont pas politisés, explique Fabien depuis son rond-point du Cannet-des-Maures. C’est fou mais ça transcende un peu les gens. »

    Au fil de nos déplacements, nous avons aussi rencontré une foule d’abstentionnistes, de gens qui de longue date expliquent s’être retirés du champ politique, jusqu’à refuser de se positionner sur le classique axe gauche-droite. L’abstention est traditionnellement l’angle mort du pouvoir politique et des commentateurs. On la déplore, pour aussitôt l’oublier. 52 % d’abstention au premier tour des législatives 2017 ; 25 % au second tour de la présidentielle 2017 ; 56 % aux européennes de 2014 ; 50 % aux régionales et départementales de 2015. Et si le « peuple des ronds-points » était aussi massivement celui des abstentionnistes ?

    Des classes populaires qui rejettent le système de délégation ou de représentation ; qui ignorent ou refusent tous les codes classiques de la politique ; des manifestants bien souvent sans culture politique ou sans expérience d’organisation ; d’autres qui assument volontiers une certaine violence – « Si on me gaze ou qu’on me tape, j’y vais, je réponds », nous dit-on à Vernon. Et une rhétorique saluant le « réveil du peuple » pour renverser « les élites ».
    Complotisme et « confusionnisme »

    Nous avons également croisé, en masse, des militants et des électeurs de gauche. Sur les ronds-points, dans les manifestations ou les blocages. Ainsi de Claude, ancien prof d’histoire lorientais de 63 ans. Compagnon de route de la gauche de la gauche, de toutes les manifestations bretonnes depuis presque cinquante ans, il se régale de voir « le peuple qui remue », dans « une ambiance d’enfer », et de côtoyer du matin au soir ceux qu’il n’a « jamais vus dans les mobilisations classiques ». À Bourges, c’est Nella, éducatrice spécialisée à la retraite venue de Nevers, qui retient avec peine ses larmes : « Ça fait des années que j’attends les gilets jaunes. J’ai loupé Mai-68, je n’allais pas louper 2018 ! »

    Ces militants traditionnels de la gauche radicale semblent avoir fait le choix de jeter aux orties ce qui a longtemps structuré leur camp, le combat à la vie à la mort contre les « fachos », ce qui achève de déboussoler les commentateurs. « Ici on fait fi de ces différences, mais on les cache pas non plus », résume Fabien, proche des Insoumis, dans le Var.

    Ce qui vaut pour l’engagement politique vaut pour les étiquettes syndicales. Les militants de la CGT, de Sud ou même de la CFDT – à Montceau-les-Mines, Pierre-Gaël Laveder, encarté CFDT, est l’un des piliers du mouvement – sont présents depuis le départ, ou presque. À Fleury-sur-Andelle, dans l’Eure, Leïla est délégué syndicale CGT dans son usine. « Mais ici, je suis citoyenne, pas de gilet rouge ! », insiste-t-elle. À Lorient, Pascal, militant Unsa, se dit très content que ce soit ainsi : « Toutes nos étiquettes, on les laisse au vestiaire, ici c’est le citoyen qui parle. » Bon nombre expliquent que, même engagés, ils sont fatigués des contraintes d’appareil et d’organisation.

    Dans ce grand méli-mélo d’opinions et de débats, il est difficile de ne pas voir surgir à un rythme inquiétant des théories complotistes. Lorsque nous nous sommes rendus à Lorient, c’est le « pacte de Marrakech » qui enfiévrait les esprits. Pourtant non contraignant, ce texte était régulièrement présenté comme devant conduire à céder la souveraineté de la France à l’ONU, pour mieux y laisser pénétrer des migrants. Plusieurs responsables politiques de droite et d’extrême droite ont repris ces accusations, à divers degrés. Mais parmi les gilets jaunes, c’est Maxime Nicolle, alias « Fly Rider », qui a largement contribué à faire émerger cette théorie.

    Cette influente figure du mouvement (qui a aussi participé à la mise sur orbite du référendum d’initiative citoyenne) saute régulièrement à pieds joints dans ce type de théories farfelues. Il a dit à plusieurs reprises ne pas croire sur parole le gouvernement lorsqu’il s’agit de qualifier l’attentat de Strasbourg d’acte terroriste. D’autres de ses élucubrations, comme les révélations de « Monsieur X », qui risquaient selon lui de conduire à une troisième guerre mondiale, ont fait flop. Interrogée lors d’un Mediapart Live sur ces sorties de route régulières, Priscillia Ludosky, autre figure de proue du mouvement mais qui n’a jamais versé dans le complotisme, a répondu qu’il fallait laisser chacun s’exprimer librement.

    Avant le début du mouvement, Maxime Nicolle a par ailleurs affiché à plusieurs reprises ses sympathies pour le FN sur Facebook. Faut-il voir pour autant dans ses opinions complotistes assumées un marqueur de l’extrême droite, qui se répandrait tout au long des connexions des gilets jaunes ? Nous sommes plutôt tentés de suivre la sociologue Dominique Pasquier, qui a consacré un livre remarqué à L’Internet des familles modestes, et qui rappelle que le public des gilets jaunes s’informe généralement très peu et ne fréquente quasiment pas les médias traditionnels. « Chez les personnes que j’ai observées, quand on parle de politique avec ses amis sur Facebook, c’est sous la forme du coup de gueule, sur des infos non vérifiables et non vérifiées », souligne la sociologue.

    Cette absence d’information, et de formation, couplée à la volonté de rejeter les étiquettes, peut conduire à un net effacement des bornes politiques, et à des regroupements peu réjouissants. Ce vendredi 18 janvier, les gilets jaunes de Toulon organisent au Zénith une « agora citoyenne » accueillant Étienne Chouard, héros du « Non » au référendum sur le traité constitutionnel européen en 2005 et théoricien du RIC. Chouard a largement été mis à l’index à gauche pour avoir assumé, en 2013-2014, de côtoyer l’antisémite Alain Soral, dont il ne partage pas les idées, mais qu’il glorifiait néanmoins comme un respectable « résistant à l’Union européenne ».

    Seront aussi présents le journaliste Vincent Lapierre, très apprécié des gilets jaunes pour ses vidéos engagées auprès d’eux, malgré sa proximité affichée avec Dieudonné, ou Régis Chamagne, ex-colonel de l’armée de l’air invitant dans un livre le peuple français « à ne plus subir le joug d’une classe apatride qui a planifié sa destruction ».

    Ces invitations sont assumées par Géraldine, l’une des organisatrices, qui rejette pourtant fermement toute accointance avec l’extrême droite : « Nous revendiquons le droit d’être bousculés, c’est trop facile de n’avoir que la parole de l’État, du prof de fac du coin qu’on voit partout dans les médias mainstream, explique-t-elle. On arrête de suivre une personne parce qu’on l’aime bien, parce que c’est confortable. On va aller prendre ce que les gens ont à nous donner. » Quitte à laisser la porte grande ouverte à des militants politiques autrement mieux structurés, et sans ambiguïtés sur leurs buts politiques ? C’est la thèse de Philippe Corcuff, interviewé ici, pour qui le « bain idéologique confusionniste » dans lequel baignent les gilets jaunes est propre à favoriser l’extrême droite.

    « Les seuls bénéficiaires de ce mouvement seront l’extrême droite et Marine Le Pen », abondent en chœur nombre des observateurs critiques des gilets jaunes. Pour l’heure, c’est ce qu’indiquent les entreprises de sondages. C’est aussi ce que peut laisser penser le paysage politique, où les forces politiques de gauche sont en plein désordre.

    Lire aussi

    Notre dossier « gilets jaunes » : la révolte des oubliés Par La Rédaction De Mediapart

    Mais cette histoire n’est justement pas terminée et donc ne peut être écrite. À Béziers, ville d’extrême droite dirigée par Robert Ménard, Marc, un militant de La France insoumise, dit être présent depuis le début sur les ronds-points : « Nous ne rencontrons pas ces gens d’ordinaire et c’est très intéressant. Si nous n’y sommes pas, oui, droite et fachos emporteront la mise. »

    L’accumulation de surprises depuis deux mois laisse présager de nouveaux développements inédits. Comment la gauche dans son ensemble choisira-t-elle, ou non, de s’en saisir et de s’y investir ? Comment les groupes de gilets jaunes, qui sont autant d’écoles de formation accélérée à la politique, évolueront-ils dans les semaines à venir ? Ce qui est aujourd’hui un mouvement populaire se disloquera-t-il sous le poids de sa diversité et de ses contradictions ? Portera-t-il au contraire, face au gouvernement, un projet plus structuré ? C’est toutes ces questions que nous tenterons d’éclairer en poursuivant nos reportages au plus près du terrain et de ses acteurs.

  • Gilets jaunes : "Les bavures policières, c’est l’omerta absolue"
    #vidéo Arrêt sur images 18 janvier 2019

    https://lalibertedelesprit.org/videos/2019-01-18-ASI-Violences-policieres_DL.mp4

    Plusieurs semaines de silence quasi complet de tous les médias et tout à coup, en quelques jours un déferlement d’émissions et d’articles sur la répression policière du mouvement des Gilets jaunes. Répression qui, à ce jour, à provoqué une centaine de blessés graves, dont une quinzaine ont perdu un œil. Pour comprendre comment et pourquoi un système médiatique peut focaliser sur un phénomène qu’il ignorait la veille nous recevons sur notre plateau : David Dufresne, journaliste indépendant, auteur de Maintien de l’ordre (Hachette Littérature), il recense depuis le début du mouvement toutes les images de violences policières contre des Gilets jaunes et des journalistes ; Axel Ronde, secrétaire général du syndicat VIGI Police (organisation ex CGT) ; Eric Dessons, reporter photographe au Journal du Dimanche, gravement blessée à la main par les forces de l’ordre durant l’acte 4.

    David Dufresne recense les violences policières

    David Dufresne comptabilise et documente sur son compte Twitter tous les cas de violences policières à l’encontre des Gilets jaunes et des journalistes depuis le 4 décembre. Il les signale systématiquement au ministère de l’Intérieur. Son fil d’actualité est donc inondé de photos et de vidéos le plus souvent amateurs de blessés par des tirs de Flashball, LBD, de grenades ou encore par des coups de matraques. On en diffuse quelques-unes sur le plateau : Thomas, 35 ans atteint par un Flashball en pleine tête lors de l’acte 9 à Paris, comme Lilian âgé de 15 ans, sur son lit d’hôpital ; ou encore Antoine, 26 ans, qui a perdu la main en ramassant une grenade GLI-F4. Mais ce ne sont que quelques cas parmi d’autres. Le journaliste comptabilise à ce jour plus de 300 signalements.

    Retour plateau difficile pour David Dufresne, très ému par toutes ces images. ""Je les prends en pleine figure"", s’émeut le journaliste avant de faire le récit du drame traversé par le tout jeune Lilian et sa famille. Rappelant notamment que l’adolescent ""sortait de Go Sport"" au moment des faits, ""n’avait rien à voir avec la manif" "et que ""la police a tenté de noyer le poisson"". ""Que fait alors la presse locale ?"" s’insurge Dufresne. Elle relate ""les faits au conditionnel"" : ""il aurait 15 ans, il aurait pris une balle de LBD." "Comment un journaliste peut écrire le lendemain à 14 h que la plainte n’a pas été déposée, sous-entendu que si il y a pas de plainte, il n’y a pas de problème ?"" Et de déplorer : ""globalement, traiter des affaires de police est extrêmement compliqué, c’est quasiment monosource, à savoir les syndicats qui sont à peu près tous des courroies de transmission du ministère de l’Intérieur". Pour lui, "il n’y a rien de plus difficile pour un journaliste que de traiter de bavures policières. C’est l’omerta absolue.""

    Désaccord d’Axel Ronde, secrétaire général du syndicat VIGI Police (organisation ex CGT) qui refuse le terme ""d’omerta"". Il rappelle ""que l’IGPN peut être saisie, et des enquêtes sont menées"". Et d’ajouter : ""les fonctionnaires de police représentent 3% des effectifs de la fonction publique mais cumulent 80 % des sanctions". "On est très sanctionnés."""
    "

    Un homme de 47 ans blessé à Bordeaux : décryptage

    Samedi dernier, une vidéo montrant un manifestant de 47 ans blessé à la tête, à Bordeaux, par un tir de LBD a fait le tour des réseaux sociaux. La victime s’appelle Olivier Beziade. Il est pompier volontaire et père de trois enfants. A la suite de cette blessure, il a été hospitalisé et placé en coma artificiel. L’IGPN a été saisie. Entre temps, Dufresne a réalisé un montage vidéo pour décrypter étape par étape les circonstances de l’incident. Zoom image par image filmée par ja journaliste Stéphabnie Roy pour Line Press ""Là on voit la BAC en civil," décrypte Dufresne. "Cela" "constitue l’un des enjeux actuel sur le maintien de l’ordre sur les dégâts, les blessés et les mutilés. C’est l’utilisation de ces hommes qui ne sont pas entraînés au maintien de l’ordre, qui ont des méthodes qui n’ont rien à voir le maintien de l’ordre." "Le syndicaliste tient à préciser que "le manque d’effectifs" contraint à puiser dans les effectifs des commissariats ou de la gendarmerie. Il reconnaît que" "ces hommes sont formés seulement à l’école et qu’il faudrait des stages de recyclage". "I""l faut bien comprendre que lorsque Edouard Philippe dit qu’il déploie 80 000 hommes, ce qu’il ne dit pas c’est qu’un tiers d’entre eux ne sont pas formés"", complète Dufresne.

    Il ajoute l’obligation pour les forces de l’ordre d’être identifiables pour pouvoir porter plainte à l’IGPN." "Ce qui n’est pas le cas la plupart du temps"," observe-t-il. ""En général, on nous retrouve facilement et on est sanctionné au moindre dérapage"", rétorque Ronde. Il admet néanmoins que le matricule n’est pas toujours visible :" "il est sous le matériel de protection." "Le débat se poursuit sur la doctrine du maintien de l’ordre et sur le manque de précision des armes utilisées dans ce cadre." "Les policiers ne sont pas là pour absorber des coups"", proteste Ronde. ""La réalité c’est que les manifestants ne jouent plus le jeu"," ajoute-t-il quelques minutes plus tard.

    Précisons que Olivier Beziade est sorti du coma hier.

    Eric Dessons "ciblé et blessé" par un policier

    Depuis le début du mouvement plusieurs journalistes et photojournalistes ont été blessés par les Forces de l’ordre, conduisant des dizaines d’entre eux à porter plainte. C’est le cas d’Eric Dessons, photo-journaliste au JDD. ""Je n’ai aucun ""problème"" avec la policier, "rapporte-t-il. "J’ai couvert le 1er décembre la manifestation à l’Arc de triomphe, les policiers se sont pris des violences considérables et j’ai publié les photos dans le JDD.""

    Il ne comprend pas pour autant pourquoi la force employée par la police la semaine suivante, le 8 décembre, lors de l’acte 4, était complètement disproportionnée : ""je couvrais la manifestation le matin, et à 11 h, il se passait pas grand chose, je ne gênais pas mais la police m’est tombé dessus"". Il a alors reçu, au cours de deux charges consécutives, plusieurs coups de matraque télescopique en fer sur la main droite. Gravement fracturée, il a été opéré. ""Alors que j’étais ""identifiable"" avec un brassard presse. J’ai été intentionnellement visé"", témoigne-t-il.

    Le journaliste local Simon Louvet, lui, l’a échappé belle à Rouen lors de l’acte 7 comme l’illustre une vidéo qu’il a filmée. Un policier de la BAC le tient en joue avec un Flashball, la scène est extrêmement tendue. Mais loin d’être un cas isolé. ""Cette scène m’arrive systématiquement tous les week-ends, "révèle Dessons sur notre plateau. "C’est là où la police nous empêche de travailler, on ne gêne pas et on nous braque avec des Flashball ou des LBD de très près.""

    Dufresne rappelle que la semaine dernière fois encore, ""deux journalistes de Konbini ont été visés pas la police"" malgré ""des déclarations politiques"" disant ""qu’il faut laisser travailler la presse"".

    Justification de Ronde : ""les policiers travaillent ""avec des casques remplis de buée 17 heures voire 18 heures d’affilées sur des opérations de maintien l’ordre. On a donc le champs de vision un peu restreint"". ""Et on se repose quand ?"" poursuit-il. Et Dufresne de rappeler l’urgence de changer la doctrine du maintien de l’ordre.

    violences policières ou violence d’ETAT

    Si les JT de France 2 ont fait peu de cas des violences policières comme nous l’avions comptabilisé il y a quelques jours dans une enquête, l’émission Envoyé Spécial diffusée sur la chaîne, le 13 décembre, a été la première à inviter David Dufresne pour évoquer son travail de recensement. ""Après cette émission de nombreuses rédactions se sont abonnées à mon fil Twitter, "raconte Dufresne." Mais elle n’ont pas besoin de moi, elles ont les remontées du terrain mais ce que je vais constater petit à petit, c’est que les remontées du terrain s’arrêtent à peu près au bureau de la rédaction en chef. Je vois alors une omerta, une gêne à parler de ce sujet. ""

    Mais d’après Dufresne, certaines rédactions comme à BFMTV ont engagé ""des ateliers", "des discussions" sur "le traitement médiatique du mouvement et les violences policières. ""Avec les Gilets jaunes, la France est en train de passer un ""examen"" de conscience et ça se ressent aussi dans les médias"", analyse le journaliste.

    ""Je préfère qu’on emploie les termes de violence d’Etat plutôt que violences policières", tient à rectifier le syndicaliste. "Car on obéit aux instructions.""

    Pascal Praud, pro police

    Une autre raison de la sous-médiatisation voire la non médiatisation des violences policières peut être que des journalistes croient plutôt intuitivement la version policière que celle des manifestants. C’est le cas notamment de Pascal Praud, animateur télé sur CNews. Il a longuement été interrogé par Marc Rylewski (on vous en parle ici), un paparazzi, qui se présente comme un journaliste de rue ou un journaliste gilet jaune. Il a pris pour habitude en France de filmer et d’interroger des personnalités politiques et surtout des journalistes dans la rue, en versant parfois dans les propos complotistes et antisémites. Ils diffusent ensuite ses vidéos sur sa chaîne Youtube. Marc Rylewski est parvenu à approcher Pascal Praud. Il se laisse interviewer et filmer pendant 18 minutes, durant lesquelles il ne cache pas sa partialité en faveur des policiers. ""Il es jamais allé sur le terrain, il a toujours commenté, ça le disqualifie totalement"", remarque Dufresne.

    Commandant andrieux, une affaire déterminante ?

    Le 5 janvier, Didier Andrieux, commandant de police fraîchement décoré de la Légion d’honneur a été filmée à Toulon en train de frapper à coups de poing plusieurs manifestants. Les images de vidéo amateur ont choqué et sont très vite devenues virales. ""Elle a été déterminante, "analyse Dufresne. "L’usage d’un LBD, c’est plus compliqué. Là on voit un homme tabassé des hommes qui sont déjà immobilisés, donc il y a déjà une forme de lâcheté incroyable, on apprend que le commandant avait été décoré de la légion d’honneur." "Ce qui ajoute selon lui à la médiatisation de ces images, c’est l’irruption, le même jour, d’une vidéo montrant le boxeur Chritopher Dettinger, boxeur professionnel, s’en prendre à des CRS.

    Daniel Schneidermann rappelle par ailleurs que dans la matinée du vendredi 18 janvier, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner vient de défendre l’emploi des LBD , en disant que si cette arme intermédiaire n’avait pas été utilisée, il y aurait peut-être eu des morts. ""Depuis quelques jours j’assiste à un déferlement médiatique fantastique où les questions posées sont des questions politiques, "constate Dufresne. "Ce n’est pas le gardien de la paix ou celui de la BAC qui est en cause c’est celui qui l’arme."" Retour sur les émeutes de 2007 à Villers-le-Bel. ""On a tiré sur des fonctionnaires de police avec des fusils de chasse à balles réelles, "rappelle Ronde. "Pour cette raison, nous avons mis en place des armes intermédiaires parce qu’on n’a pas voulu tirer à balles réelles sur les émeutiers." "C ’est en 2007 en effet, qu’ont été introduites les armes intermédiaires dans le cadre du maintien de l’ordre. ""On est donc passé à un maintien de l’ordre militarisé"", conclut Dufresne.

    https://www.arretsurimages.net/emissions/arret-sur-images/gilets-jaunes-les-bavures-policieres-cest-lomerta-absolue



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