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Gilles KEPEL

politologue, spécialiste de l’Islam et du monde arabe

L’islamisme en crise : Algérie, Egypte, Iran

jeudi 11 décembre 1997 20h30


Gilles Kepel, directeur de recherche au CNRS, parlera de « L’islamisme en crise : Algérie, Egypte, Iran ». Gilles Kepel est un des spécialistes mondialement reconnu de l’islam contemporain. Il a publié aux éditions du Seuil plusieurs ouvrages qui font autorité : « Le prophète et le pharaon » (1984) ; « Les banlieues de l’Islam » (1991), « A l’ouest d’Allah » (1994). Dans l’introduction de ce dernier livre, Gilles Kepel nous invite à réfléchir à la mise en perspective des affirmations identitaires islamiques dans l’Occident d’aujourd’hui. L’affaire Rushdie, les affaires du voile ou l’islamisation des ghettos noirs américains, sous l’égide des Blacks Muslims, en sont les expressions les plus spectaculaires et les plus contreversées. Sans oublier, bien évidemment, la dramatique situation que connaît aujourd’hui l’Algérie.




Ouest-France

Pour Gilles Kepel, l’intégrisme est en crise Quand le voile islamique se déchire

Spécialiste de l’Islam, Gilles Kepel a décrit jeudi soir, à la Liberté de l’Esprit, la crise qui secoue l’Algérie, l’Iran et l’Égypte. Pour lui, l’islamisme politique perd aujourd’hui son pouvoir de mobilisation. Mouvance composite, il s’avère incapable de gérer ses contradictions et se déconnecte de plus en plus des sociétés où il a fleuri dans les années 80.

La vision commune de l’islamisme est celle d’une lame de fond hostile à l’Occident et à ses valeurs. L’affrontement entre l’Islam et l’Occident serait un " choc des civilisations " qui viendrait se substituer à la rivalité entre pays libéraux et pays communistes. " la situation n’est pas celle-là, explique Gilles Kepel. Depuis le milieu de années 90, la tendance de l’islamisme est à la régression. Son pouvoir de mobilisation est en train de perdre la force qu’il avait dans les années 80-90. "

En Iran, " là où l’utopie islamiste est devenue réalité ", les religieux doivent faire face à une opposition de plus en plus vigoureuse. " La question n’est pas de savoir qui sera le Gorbatchev iranien, mais qui sera l’Eltsine. " En Égypte, l’attentat meurtrier contre les touristes, alors que le quart de la population vit du tourisme, est le signe " d’une décomposition du mouvement et de sa perte d’impact dans le terreau populaire où il était pourtant très implanté. " Enfin, en Algérie, la persistance de la violence, l’atrocité des crimes commis signent pour Kepel " la décadence d’une idéologie autrefois mobilisatrice qui s’épuise aujourd’hui dans une violence pure ".

La réussite de l’islamisme à la fin des années 70 tient à des changements profonds dans les sociétés du monde arabe. Tout d’abord, la poussée démographique. Les jeunes quittent les campagnes et vont s’entasser dans les bidonvilles à la périphérie des villes. Autre changement : l’éducation généralisée qui permet à chacun d’accéder aux textes sacrés sans la médiation d’une élite religieuse. Enfin, les gouvernements sont discrédités. " Le pouvoir, qui confisque les libertés au nom des guerres d’indépendance, perd sa légitimité chez les jeunes. " A cette crise idéologique vient s’ajouter au début des années 80 la crise économique. Les prix du pétrole étant en chute, les gouvernements ne parviennent plus à acheter la paix sociale.

La bourgeoisie pieuse

Cette jeunesse pauvre et excédée trouve une idéologie contestatrice toute prête, longuement mûrie par les Frères musulmans dans les camps d’internements de Nasser. C’est l’islamisme qui se propose de remplacer les gouvernements corrompus par des états religieux. Dans son élan révolutionnaire, la jeunesse déshéritée trouve l’appui d’un " bourgeoisie pieuse " qui souffre elle aussi de l’autoritarisme des régimes de la décolonisation.

Pour Gilles Kepel, cette alliance momentanée de la bourgeoisie pieuse et des déshérités, qui a fait le succès de l’islamisme des années 80, n’est pas tenable à long terme. Elle explose aujourd’hui en Iran comme en Algérie. " La bourgeoisie paye les déshérités avec de la morale mais pas en logement ou en travail. Le grand souffle de l’utopie est retombé et une nouvelle pensée se développe qui dénonce l’islamisme comme une imposture. " C’est en Iran que la contestation de l’ordre religieux est la plus vive. L’invasion d’un stade de foot par des milliers de femmes en est un exemple. La déception est terrible aussi en Algérie : la bourgeoise du FIS abandonne entre les mains d’extrémistes une jeunesse misérable et prête à tout.

L’apport de Kepel est de montrer les racines sociales de la crise qui frappe ces pays. L’islamisme d’État, tout comme le fascisme de l’entre-deux guerres, s’avère incapable de résoudre les difficultés. Le voile islamique se déchire aujourd’hui, laissant apparaître la misère de peuple qui ne savent plus en qui mettre leur espoir.

Jean-Luc COCHENNEC,



Biographie

Gilles Kepel, né le 30 juin 1955 à Paris, est un politologue français, spécialiste de l’Islam et du monde arabe. Il est professeur des universités et directeur de la chaire « Moyen-Orient Méditerranée » à l’IEP de Paris. Par ailleurs, il est directeur scientifique du premier cycle Moyen-Orient Méditerranée de l’IEP à Menton.

Il est diplômé arabe et en philosophie, il a deux doctorats, en sociologie et en science politique.Il a aussi enseigné à la New York University en 1994 et à la Columbia University, également à New York, en 1995 et 1996.

Dans son ouvrage Jihad (2000), il étudie le développement de l’Islam politique, et considère que sa radicalisation est un signe de déclin plutôt que de montée en puissance. Il maintient sa thèse dans la mise à jour après les attentats du 11 septembre, et la poursuit en 2004 avec Fitna, dans lequel il présente l’islamisme comme une forme de guerre civile au cœur de l’Islam.




Messages

  • Monsieur
    Avec beaucoup de deception j’ ai entendue votre commentaire a soir 3 le 14/08 concernant les evenements actuels en Egypte. Je ne sait pas les raisons pour lesquelles l’occident prenent la cause des freres Muselmans. Vous pleurez les psudo morts des freres muselmans et vous negligez avec lachete les morts des qopte et les 23 eglises bruler a terre par ces criminelles muselmans depuis les dernies 2 jours.

    Monsieur KEPEL
    L’ attitude de l’occident est tres decevant et confirm les douts des Egyptien que l’occident et l’ amerique cherchent a mettre l’ Egypte a jenous afin de la affaiblire totalement pour les beaux eyeux d’ israel.
    C’ est minable. Un jour les muselman qui vous soutenait avec stupidete, vont vous pietener sous leur chausseures.
    Je vous prie de bien vouloir accepter mes mepris le plus totale.

  • Le Télégramme 10 janvier 2016 à 06h24 / Propos recueillis par Samuel Ribot/
    http://www.letelegramme.fr/bretagne/gilles-kepel-il-n-y-a-pas-d-etat-de-guerre-en-france-10-01-2016-10913987.php


    Gilles Kepel. "Il n’y a pas d’état de guerre en France"

    Spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, Gilles Kepel publie « Terreur dans l’Hexagone », ouvrage sur un jihad « de troisième génération ». Celui-là même qui a frappé la France en 2015.


    État d’urgence, perquisitions administratives... Que vous inspirent les réponses politiques apportées au phénomène terroriste ?
    Les mesures de police, l’état d’urgence, ce sont des mesures symptomatiques. Comme quand on met un garrot pour stopper un saignement. Mais il faut faire attention à ne pas tomber dans le piège tendu par Daesh, qui veut réduire la capacité démocratique de la France. D’autant que, selon moi, en novembre 2015, Daesh a raté sa cible.

    En quoi ont-ils « raté leur cible » ?
    L’économie politique du terrorisme jihadiste est à la fois fragile et double : d’une part, il faut sidérer l’adversaire, l’obliger à se raidir, et d’autre part, il faut galvaniser les sympathisants pour avoir des soutiens. Or, contrairement au 7 janvier, on peine, après le 13 novembre, à trouver des gens qui expriment publiquement le moindre soutien à Abaaoud (1) et à ses comparses. Le fait que ces attaques aient ciblé de manière indiscriminée la jeunesse, composée aussi de jeunes musulmans, a suscité un rejet massif.

    Pour vous, les événements de 2015 sont la conséquence d’un processus entamé en 2005, avec les émeutes de Clichy-sous-Bois ? Mais comment a-t-on pu laisser prospérer cette situation ?
    On a préféré ne pas voir. Et puis, on a raté le virage de ce jihadisme de troisième génération, construit sur YouTube et les réseaux sociaux, théorisé par Abou Moussab al-Souri et diffusé dans « l’incubateur carcéral » qu’est devenue la prison. L’administration pénitentiaire fait face à un gros problème : en déléguant la paix sociale au caïdat comme on l’a déléguée en banlieue aux salafistes, on favorise la radicalisation. La prison permet de « répandre la bonne parole ». Imaginez qu’en 2005, à Fleury-Mérogis, vous avez Djamel Beghal - qui est le principal idéologue d’al-Qaïda - enfermé au quatrième étage, et en dessous Chérif Kouachi (2) et Coulibaly (3). Et ces gens-là communiquent...

    Vous évoquez Abou Moussab al-Souri et son « Appel à la résistance islamique mondiale », publié en 2005, et qui, lui aussi, est passé inaperçu...
    Ce texte, que certains spécialistes ont pris pour une vague feuille de route, c’est le mode d’emploi du jihadisme moderne. Il prône, contrairement au jihadisme pyramidal d’al- Qaïda, un jihadisme par le bas, fait d’actions isolées. Cela a plutôt bien fonctionné jusqu’ici, même si le 13 novembre en marque peut-être les limites.

    Quelles sont ces limites ?
    Ceux qui commettent ces actes ne sont pas mandatés par une organisation qui avait tout prévu, comme c’était le cas avec Ben Laden. Ils se lancent un peu dans le vague. Ils ont tué beaucoup de monde, comme peuvent le faire des truands. Mais ils ont été incapables de faire exploser leurs ceintures au Stade de France et la fin misérable d’Abaaoud est bien le signe qu’on n’a pas une armée en face de soi. Agir comme une armée face à ces gens-là, c’est se tromper de cible. Et c’est aussi prendre le risque, alors qu’ils sont en train d’être isolés au sein de leurs sympathisants, de les remettre en selle.

    Nos responsables politiques ont-ils perçu ce changement ?
    Je ne suis pas complètement sûr que les autorités françaises se soient donné les moyens d’analyser ce phénomène dans ses dimensions politique et culturelle. Le fait que les cercles gouvernementaux, tenus par la haute fonction publique, soient totalement coupés de la réflexion universitaire sur ces sujets les amène à faire des erreurs d’appréciation.

    Vous parlez d’une coupure avec le monde universitaire. Avez-vous personnellement été sollicité, en tant que spécialiste, par l’exécutif ?
    J’ai remis, le 15 janvier 2015, un rapport à Manuel Valls. Ce rapport, qui était le produit d’une mission menée dans 23 pays après avoir interrogé près de 300 personnes, évoquait la situation catastrophique de l’étude du monde arabe et de l’islam en France, qui est pourtant fondamentale. Ce rapport a été enterré sous la pression des réseaux proches des partis politiques, qui ont leurs propres experts - généralement bidons - et de la haute fonction publique, qui considèrent qu’il s’agit là d’un enjeu de sécurité et qu’il est donc impensable que des universitaires aient quelque chose à dire en ce domaine.

    Il existerait donc une forme de cécité de nos élites ?
    Oui, et j’en veux pour preuve le discours de François Hollande qui a déclaré que nous étions en guerre contre une armée jihadiste. En France, il n’y a pas d’état de guerre. Et nous ne sommes pas menacés par une armée de jihadistes. Si l’on regarde les parcours d’Abaaoud et consorts, on voit surtout des méthodes de truands qui ont mitraillé des gens à la terrasse des cafés. Abaaoud, lorsqu’il a pris la fuite, a sauté par-dessus le tourniquet du métro de la station Croix de Chavaux à Montreuil, s’est réfugié avec des Roms sur un talus de l’A86, avant de finir dans un squat sordide où il a été liquidé...

    Votre analyse de la montée parallèle du Front national et du radicalisme jihadiste a suscité la colère de Marine Le Pen. Qu’en avez-vous pensé ?
    L’un se nourrit de l’autre, et inversement. Marine Le Pen prospère sur le terrorisme et la peur qu’il inspire et Daesh voit d’un très bon oeil la progression du Front national. Parce que cela va favoriser la stigmatisation de la population musulmane que Daesh pense pouvoir réunir derrière sa bannière. De mon point de vue, Marine Le Pen a surréagi, en utilisant d’ailleurs des photos de Daesh... Mais ce qui est intéressant c’est que la France, dont nos compatriotes musulmans, n’a pas réagi comme pouvaient l’imaginer le Front national et Daesh. Il y a d’abord eu ce vote du deuxième tour des élections régionales. Puis, contrairement aux attentats de janvier, les musulmans français ont pris la parole pour défendre leur religion face à la captation qu’en faisaient les salafistes et les jihadistes. C’est une réaction totalement différente.

    L’année 2015 a-t-elle eu, selon vous, des répercussions profondes sur la vie politique ?
    Je vais vous dire une chose : autant je suis effaré par la nullité de nos élites politiques, autant je suis impressionné par la maturité politique de nos concitoyens ! Au premier tour des élections régionales, ils ont envoyé un message précis à nos dirigeants, en leur disant qu’ils avaient failli. Au deuxième tour, ils se sont mobilisés contre l’extrême droite. Ceux qui sont incapables de comprendre ce message doivent céder la place !


    1. Organisateur présumé des attentats du 13 novembre.
    2. Auteur, avec son frère Saïd, du massacre de Charlie Hebdo.
    3. Tueur de Montrouge et de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes.

    « Terreur dans l’Hexagone, genèse du djihad français », Gilles Kepel (avec Antoine Jardin). Éditions Gallimard, 352 pages, 21 €

    © Le Télégramme

  • Gilles Kepel prédisait la fin de l’islamisme en 1997.... un peu comme les voyants qui prédisent tout et n’importe quoi pour les oublier aussitôt que les événements les contredisent

    Challenges 15/9/2016

    http://www.challenges.fr/politique/20160715.CHA1892/apres-nice-une-classe-politique-nulle-face-a-une-france-immature.html

    Après Nice, une classe politique "nulle" face à une France immature

    Sur France Inter, au lendemain de la tragédie de Nice, Gilles Kepel a dénoncé une "classe politicienne nulle" face aux changements du monde. Question : l’opinion publique française a-t-elle les politiques qu’elle mérite ?

    "Notre classe politicienne est nulle". Le jugement est terrible. Surtout quand il est prononcé, au lendemain d’un événement aussi épouvantable que l’attentat de Nice, par une autorité reconnue comme le spécialiste du djihadisme Gilles Kepel. C’était ce vendredi matin, sur France Inter, où le chercheur était appelé à donner son sentiment sur les réponses politiques apportées ou suggérées par les uns et les autres face à la tragédie terroriste : "débat minable, pas du tout à la hauteur du défi. Notre classe politicienne est nulle face à cela, elle donne le sentiment de courir derrière l’événement, d’être intéressée surtout par ses chamailleries".

    Le propos touche, qui vise l’ensemble d’un personnel politique qui donne le sentiment de se raccrocher à des réflexes de posture et de communication comme dépourvus de sens, comme s’il était dépassé par la dimension historique des événements auquel il est confronté.

    La sentence sans appel de Gilles Kepel ne vise pas seulement la gauche de gouvernement, François Hollande, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve. Il inclut également les gauches de la gauche, dont certains représentants, en dépit de tout bon sens, continuent de dénoncer l’Etat d’urgence, Les Républicains de Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, qui oscillent entre obligation d’union nationale et tentation polémique, et le Front national de Marine Le Pen et Florian Philippot.

    A en croire Kepel, les uns comme les autres ne comprennent pas le bouleversement de l’histoire auquel ils sont confrontés.
    Un problème de logiciel

    D’une part, en ce qu’ils ne comprennent pas l’ennemi et son fonctionnement, pourtant transparent : "le logiciel de ce terrorisme-là n’a toujours pas été compris par le pouvoir politique, quel qu’il soit (...) On est dans une autre dimension, il ne s’agit pas de dire qu’on va faire appel à la réserve, tout le monde sait que les forces de l’armée et de la police sont épuisées".

    D’autre part, en ce qu’ils n’en discernent l’objectif, présent en toutes lettres dans "les textes mis en ligne depuis 2005 par ce djihadisme de troisième génération : il faut épuiser les forces de l’ordre et il faut faire en sorte que la société, qui est totalement déboussolée, se prépare à une logique de guerre civile entre enclaves de confessions différentes".

    Face à ce danger, le gouvernement, chaque fois dans l’urgence, procède à des annonces qui ont pour objet de rassurer, autant que faire se peut, l’opinion. A chaque tragédie, le curseur du déploiement des forces policières et militaires monte d’un cran. Après Nice, c’est la Réserve qui est convoquée. Et l’état d’urgence maintenu pour trois mois encore. Le gouvernement pouvait-il faire autrement, dans les heures qui suivent un acte de la nature de celui commis à Nice ? Non. Il fallait envoyer des signaux de rassurance l’opinion inquiète. Mais cette même opinion inquiète, en demande d’actes immédiats, sait aussi que ce qui a eu lieu à Nice relève de la menace auscultée par Gilles Kepel. Des sentinelles déployées ici et là ne suffisent pas à empêcher un individu déterminé à passer l’acte.

    Partenaire du gouvernement, ses oppositions de droite, d’extrême droite et d’extrême gauche paraissent aussi éprouver de la peine à se hisser à la hauteur du rendez-vous de l’histoire. On ne sait pas encore tout du scénario de la tragédie de Nice que certains sont déjà affairés à dénoncer le pouvoir en place, à l’accuser les uns à dénoncer le manque de précautions et les failles sécuritaires, à l’image d’un sénateur LR, Philippe Dallier, qui s’est empressé de s’en prendre sur Twitter à François Hollande et Manuel Valls (avant de faire machine arrière toute), les autres à persévérer dans une dénonciation de l’état d’urgence devenue vide de sens. De ce point de vue, Kepel n’a pas tort de pointer ces "chamailleries" vaniteuses.

    Gilles Kepel souligne, sans doute à juste titre, les failles des politiques. Mais il devrait aussi s’interroger sur l’état de cette même opinion, en fonction de laquelle les politiques réagissent, cette opinion qui leur demande encore et encore des mesures, des policiers, des troupes et des moyens, mais qui ne fait pas encore toujours la démonstration d’une maturité politique à la hauteur de l’enjeu.
    Combien d’autruches béates ?

    On se souvient, par exemple, de la sortie d’un humoriste face à Manuel Valls, invité de l’émission On n’est pas couché, sur France 2, quelques semaines après les attentats du 13 novembre. Alors que le Premier ministre tentait de faire dans la pédagogie de guerre en période terroriste expliquée à un peuple qui en a perdu l’usage depuis la fin de la Guerre d’Algérie, Jérémie Ferrari s’était abandonné à l’une de ces sorties médiatiques qui caractérisent l’époque : "Vous avez dit qu’on était en guerre. Non, non, non ! Vous, votre gouvernement est en guerre, nous on n’est pas en guerre. Nous, on se fait tirer dessus quand on va voir des concerts. Vous êtes en guerre, le gouvernement est en guerre, pas nous !"

    On rappelle ici la saillie de l’humoriste prétendant au rôle de penseur parce qu’elle est emblématique du problème français. Déni de l’histoire. Refus de la réalité. Fuite. Dérobade. A l’époque, il s’était trouvé bien des gens pour saluer la sortie de Jérémie Ferrari, qui avait cloué le bec de Manuel Valls en se posant en pacifiste qui ne veut faire la guerre à personne. Cette anecdote disait pourtant toute la difficulté de faire de la politique, sous menace terroriste, face à une opinion qui ne veut pas comprendre que l’histoire redevient tragique. Combien de Jérémie Ferrari en France, à droite ou à gauche, à l’extrême droite et à l’extrême gauche ? Combien d’autruches béates, la tête enfouie dans les caves de la Ligne Maginot des idéalités infantiles ?

    La classe politicienne est-elle "nulle" parce qu’elle est, aussi, confrontée à une opinion publique anesthésiée par un demi-siècle de paix, et qui serait devenue en grande partie toute aussi "nulle" ? La question mérite d’être posée. Et vite.

    Si, comme le dit Kepel, notre classe politique est nulle, tétanisée par une opinion fragmentée, clivée et divisée, le risque est alors grand de voir triompher la stratégie déployée par les ennemis de la France, à savoir "faire en sorte que la société, qui est totalement déboussolée, se prépare à une logique de guerre civile entre enclaves de confessions différentes". Soit la possible réalisation de l’analyse développée par le directeur de la DGSI Patrick Calvar, qui, auditionné dans le cadre de la commission d’enquête parlementaire sur les attentats de 2015, a déclaré : "la confrontation entre l’ultra-droite et le monde musulman inéluctable".

    Cette perspective est-elle inéluctable ? De Hollande à Sarkozy, en passant pas Juppé et Valls, les politiques vont devoir convaincre du contraire. Convaincre Jérémie Ferrari et ses semblables, voilà l’urgence. Et pour ce faire, relire Mendès France, l’apôtre du convaincre en démocratie : "Pour les dirigeants d’abord. Le premier devoir, c’est la franchise. Informer le pays, le renseigner, ne pas ruser, ne pas dissimuler ni la vérité ni les difficultés ; ne pas éluder ou ajourner les problèmes, car dans ce cas, ils s’aggravent ; les prendre de face et les exposer loyalement au pays, pour que le pays comprenne l’action du gouvernement". Pour ne pas être "nul" aux yeux de Kepel, il faut sans doute renouer avec Mendès.



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