La Liberté de l'esprit La liberté de l'esprit
Association créée en 1989
Contribuer au débat citoyen sur les questions de société
Conférences et débats à Quimper
  Qui sommes-nous ?  |  Conférences à venir  -  précédentes  |  Les conférenciers·cières  |  Contact - adhésion

Accueil > Sciences humaines et sociales > Sociologie > Jérome Fourquet

Jérome Fourquet

analyste politique, directeur du département Opinion à l’IFOP

La France, une nation multiple... et divisée

mercredi 23 octobre 2019 19h00

En quelques décennies, tout a changé. La France, à l’heure des gilets jaunes, n’a plus rien à voir avec cette nation une et indivisible structurée par un référentiel culturel commun. Et lorsque l’analyste s’essaie à rendre compte de la dynamique de cette métamorphose, c’est un archipel d’îles s’ignorant les unes les autres qui se dessine sous les yeux fascinés du lecteur.


Jérôme Fourquet, analyste politique, directeur du département Opinion à l’IFOP est l’auteur de "L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée" paru au Seuil

C’est que le socle de la France d’autrefois, sa matrice catho-républicaine, s’est complètement disloqué. Jérôme Fourquet envisage d’abord les conséquences anthropologiques et culturelles de cette érosion, et il remarque notamment combien notre relation au corps a changé (le développement de pratiques comme le tatouage et l’incinération en témoigne) ainsi que notre rapport à l’animalité (le veganisme en donne la mesure). Mais, plus spectaculaire encore, l’effacement progressif de l’ancienne France sous la pression de la France nouvelle induit un effet d’« archipelisation » de la société tout entière : sécession des élites, autonomisation des catégories populaires, formation d’un réduit catholique, instauration d’une société multiculturelle de fait, dislocation des références culturelles communes (comme l’illustre, par exemple, la spectaculaire diversification des prénoms).

À la lumière de ce bouleversement sans précédent, on comprend mieux la crise que traverse notre système politique : dans ce contexte de fragmentation, l’agrégation des intérêts particuliers au sein de coalitions larges est tout simplement devenue impossible. En témoignent, bien sûr, l’élection présidentielle de 2017 et les suites que l’on sait…

Avec de nombreuses cartes, tableaux et graphiques originaux réalisés par Sylvain Manternach, géographe et cartographe.


Voir en ligne : https://fr.wikipedia.org/wiki/J%C3%...




Messages

  • Le Monde 5 octobre 2019

    https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2019/10/05/jerome-fourquet-l-esprit-sondeur_6014301_4500055.html

    Jérôme Fourquet, l’esprit sondeur

    Par Jean-Michel Normand Publié le 05 octobre 2019

    Portrait d’une société fragmentée et déboussolée, son ouvrage, « L’Archipel français », prête le flanc à la récupération politique. Le directeur du département opinion de l’IFOP le déplore, mais préfère être instrumentalisé qu’ignorer les vérités, parfois dérangeantes, des statistiques.
    Jérôme Fourquet n’est pas de ces sondeurs tirés à quatre épingles et au verbe haut qui distillent leurs punchlines tout en ménageant la chèvre et le chou. Lui cultive le look passe-muraille et n’est pas du genre à faire son show. Il court les plateaux de télévision, de « C dans l’air », sur France 5, où il a son rond de serviette, à BFM-TV, mais n’intervient que lorsqu’on le sollicite. « On ne m’a pas appris à couper la parole », se justifie-t-il.
    Le directeur du département opinion de l’IFOP est devenu la coqueluche des médias en passant au gant de crin la société française avec une absolue placidité, assénant des vérités pas toujours agréables à entendre d’une voix toujours posée. Prix du livre politique 2019, son ouvrage L’Archipel français, naissance d’une nation multiple et divisée (Le Seuil), diffusé à près de 70 000 exemplaires depuis le printemps, est devenu la bible de ceux qui ont affaire avec le suffrage universel. Près de 400 pages constellées de cartes et de courbes, qui détaillent l’éclatement d’un pays en multiples îlots qui s’ignorent, voire se dédaignent.
    Lire aussi « L’Archipel français » : une nation multiple et divisée
    Depuis la sortie de son livre, Jérôme Fourquet s’est découvert une vocation de parraineur de controverses, même s’il jure n’y prendre aucun plaisir particulier. Si ce politologue de 46 ans, réservé mais empathique, fait autant jaser, c’est qu’il s’aventure, entre autres sujets, sur le délicat terrain du rapport de la société française à l’islam. Il l’a abordé en épluchant sans tabou la prévalence croissante de prénoms d’origine arabo-musulmane donnés aux nouveau-nés, constat qui reflète selon lui une « réaffirmation identitaire ».Ses recherches font apparaître une proportion de 18,8 % d’enfants de sexe masculin nés en 2016 en France avec un tel prénom. Un pourcentage qui grimpe à 30 % en Seine-Saint-Denis. En affinant encore ces données, il observe aussi que la fréquence des mariages mixtes s’inscrit en recul. Ces travaux, menés avec son acolyte Sylvain Manternach, un as de la cartographie, sont le fruit d’un long travail de fourmi. Il leur a fallu lister les prénoms les plus représentatifs (d’où la décision de s’en tenir aux garçons, les noms de filles comme Sarah, par exemple, pouvant prêter à confusion), dépouiller l’historique de l’état-civil, analyser les données par département. Lire aussi Yanis, Sarah ou Inès : quand l’intégration se lit dans les prénoms des petits-enfants d’immigrés
    « Lorsque l’on a vu émerger les fameux 18 %, on s’est dit que ce chiffre allait faire du bruit mais on n’allait quand même pas refermer le couvercle par crainte de la récupération politique », soupire le sondeur. Il n’a pas été déçu. Devant cette statistique, Éric Zemmour jubile, saluant un travail « remarquable et hardi ». « Sa découpe sociologique de la France par l’analyse des prénoms va révéler ce que dissimulent obstinément nos élites universitaires, politiques, médiatiques », s’enthousiasme en mars le polémiste sur FigaroVox. Retour de flamme le 19 septembre lorsque Fourquet apparaît, bras croisés, à la « une » du Point consacrée à « ce que pensent les musulmans en France ».
    Les statistiques contre le populisme
    Le sondage qu’il a piloté fait apparaître que 67 % d’entre eux sont tolérants envers l’homosexualité mais pointe qu’un quart pense que la charia devrait s’imposer par rapport aux lois de la République. Une opinion partagée par 20 % des bac + 5 se déclarant musulmans. L’aile la plus droitière de LR en fait aussitôt son miel. Commentaire d’Éric Ciotti sur Twitter : « Face au communautarisme islamiste qui croît et menace la République, il faut stopper l’immigration et refaire de l’assimilation le cœur de notre politique d’intégration. » Pour un sondeur, déclencher ce genre de réaction n’est jamais très bon.
    « Mettre la poussière sous le tapis, c’est tendre la perche à ceux qui entretiennent les théories du complot. La démocratie fonctionne avec des citoyens éclairés. » Jérôme Fourquet
    Jérôme Fourquet, qui ne possède ni compte Twitter, ni compte Facebook, fait le gros dos. « Ce buzz ne m’atteint pas ; je ne suis pas un “digital native”. » Les retours de manivelle le laisseraient donc indifférent ? « Bien sûr que non », finit-il par reconnaître. L’homme, rompu aux us et coutumes d’un milieu qu’il connaît par cœur, juge que l’instrumentalisation politique est un risque inévitable qui vaut la peine d’être couru. Donc, subi. « Le sondeur, comme le journaliste, a pour fonction de donner à voir le réel. C’est vrai qu’il m’arrive d’être un peu remué par des résultats lorsqu’ils arrivent sur mon bureau. Il y a des réalités gênantes, inconfortables, dérangeantes, mais cela fait partie du job. De même que voir certains politiques globaliser et systématiser certains chiffres que je produis pour présenter les musulmans comme un bloc homogène hostile aux valeurs républicaines alors que ce n’est pas le cas, même si certaines opinions minoritaires posent problème », se défend-il.
    Lui pense au contraire que son travail peut aider à se prémunir du populisme. « Mettre la poussière sous le tapis, c’est tendre la perche à ceux qui entretiennent les théories du complot et de la manipulation des chiffres. Historiquement, la dynamique qui a porté le Front national s’est nourrie en partie de l’attitude des pouvoirs publics et de certains médias qui n’ont pas pris en compte l’entière mesure de certaines questions. La démocratie fonctionne avec des citoyens éclairés. » Lorsqu’il détaille la fréquence des prénoms d’origine arabo-musulmane chez les garçons nés en 2016, il n’omet pas de rappeler que « les trois premières victimes de Mohammed Merah, le policier abattu devant les locaux de Charlie Hebdo et près de 10 % des soldats français tués en Afghanistan lors des opérations contre le terrorisme islamique portaient aussi ces prénoms-là ».
    La spécialité de Jérôme Fourquet, ce n’est pas tant de jeter des pavés dans la mare que de passer au crible des phénomènes apparemment triviaux. Des angles morts qui cachent des fils à tirer de la pelote. Fin novembre 2018, au début du mouvement des « gilets jaunes », sa note consacrée au « révélateur fluorescent des fractures françaises », publiée dans le cadre de la Fondation Jean-Jaurès, mettait en exergue les « publics symptomatiques » à l’œuvre autour des ronds-points. Mères célibataires, salariés de la logistique, classes moyennes condamnées par l’étalement urbain à une amère relégation. Du pain bénit pour les commentateurs comme pour les politiques, déboussolés devant un mouvement parfaitement atypique.
    Un regard singulier
    Caroline Roux, qui anime les débats de « C dans l’air » sur France 5, se félicite d’avoir fait de Jérôme Fourquet un pilier de son émission. « Ce n’est pas une bête de plateau. Il a un côté moine-soldat, aux antipodes des experts parisiens, mais il nous fait regarder les choses différemment. Après l’élection de Macron, il modérait l’excitation générale autour des réformes en rappelant qu’il existait aussi une France invisible et insatisfaite. Je le place généralement à l’extrémité du plateau : il est toujours impeccable pour conclure un débat. Et humainement, c’est une crème. »
    Lire aussi Caroline Roux, animatrice de « C dans l’air » : « Les invités ne sont pas là pour faire un numéro de claquettes »
    Dans son austère bureau parisien – sur les murs, une banale carte de France et une vue aérienne d’Eus, village des Pyrénées-Orientales d’où est issue toute sa famille paternelle – Jérôme Fourquet fait de la science politique en 3D là où d’autres en sont restés au noir et blanc. Pour lui, tout est politique. La surreprésentation du tatouage parmi ces classes moyennes menacées de déclassement, qui déclenchent des « émeutes du Nutella », surfent sur Le Bon Coin pour trouver des produits de seconde main et font leurs courses chez Lidl. Il scrute en parallèle la France qui commande sur Amazon, fréquente les hypermarchés classiques et confie si besoin la scolarité de sa progéniture à l’enseignement privé dont il relève, dans son livre, que son recrutement autrefois largement interclassiste s’est considérablement embourgeoisé en milieu urbain. Ses enquêtes, qu’il croise avec les travaux d’autres sociologues et géographes, soulignent comment la France des Kevin et des Dylan épouse celle du vote d’extrême droite mais aussi comment l’intégration des jeunes générations issues de l’immigration progresse à bas bruit. Il met des chiffres derrière la proportion croissante d’enseignants ou de syndicalistes cheminots d’origine étrangère.
    « Mon métier, c’est comme manger du crabe. Ce n’est qu’après avoir tout décortiqué que l’on savoure ce que l’on a dans son assiette. » Jérôme Fourquet
    La chose publique a toujours intéressé Jérôme Fourquet, mais de l’extérieur. Sa vocation n’était pas gravée dans les racines familiales. « Je viens d’un milieu de fonctionnaires catholiques, de droite modérée. J’ai grandi dans la Sarthe, un département moyen, longtemps resté à l’écart de la désindustrialisation ou de l’immigration. » Jeune, il n’a milité nulle part. Sa fascination pour les mécaniques sociales lui serait venue par osmose. « Né en 1973, l’année qui marque peu ou prou la fin du baby-boom et des “trente glorieuses, j’étais d’une certaine manière programmé pour écrire un livre qui décrit les fractures qui ont accompagné le changement d’époque ouvert au milieu des années 1970. » Au sortir de Sciences Po Rennes et d’un DEA de géographie électorale, il tente en vain de décrocher une thèse de recherche en sciences politiques. En 1996, il entre, un peu par défaut, à l’IFOP. Il ne s’y plaît guère et s’en va au bout d’un an et demi pour être embauché à l’institut CSA où il fait ses preuves avant de revenir vers son premier employeur et d’y gravir les échelons. Provincial revendiqué – « Je ne me suis jamais tout à fait senti parisien », assure-t-il – il vit dans le quartier de Charonne avec sa femme et ses deux enfants, qui portent des prénoms, Jean et Constance, en phase avec les réalités sociologiques de l’est bobo de la capitale.
    Boulimie de données
    Plus guilleret que ne le suggère son image, Jérôme Fourquet peut consacrer des heures à passer au peigne fin données statistiques et résultats électoraux. L’aboutissement de ces quêtes procure une forme de jubilation chez cet homme qui préfère partir en randonnée ou s’en aller aux champignons qu’écumer les musées. « Mon métier, c’est comme manger du crabe, professe-t-il. Ce n’est qu’après avoir tout décortiqué que l’on savoure ce que l’on a dans son assiette. » Récemment, il a pris des heures sur ses loisirs pour établir qu’il existe, sur un siècle, une étroite relation entre l’attribution du prénom Marie, marqueur de l’imprégnation catholique, et le clivage politique historique entre l’est et l’ouest de la Sarthe. « Ce genre de trouvaille, ça me fait mon week-end ! » lance-t-il, ravi.
    « Fourquet a l’audace d’aborder des thèmes délicats à manier mais son livre le rapproche de thèses plutôt droitières et cela met pas mal de gens mal à l’aise. » Joël Gombin, enseignant à Sciences Po
    Sa façon de jongler avec les séries statistiques pour en faire jaillir la substantifique moelle épate ceux avec qui il travaille. « Ce n’est pas un pur sondeur. Son esprit curieux le pousse sans cesse à confronter le réel à la représentation que l’on se fait des choses mais il sait rester dans le domaine de l’expertise, en deçà de l’engagement politique », apprécie son comparse Gilles Finchelstein. Le directeur de la Fondation Jean-Jaurès, qui ne cache pas sa proximité avec la gauche socialiste, travaille avec lui de longue date. Ce qui n’empêche pas Jérôme Fourquet de collaborer avec la Fondation pour l’innovation politique, classée plutôt à droite.
    Pour autant, son ubiquité et sa propension à sortir du strict cadre du métier de sondeur et s’en aller picorer sur les plates-bandes des chercheurs en sciences politiques – ce cercle auquel l’accès lui fut naguère refusé au sortir d’un institut d’études politiques de province – font parfois tousser dans un milieu où il faut jouer des coudes pour obtenir de la visibilité. Même si c’est sotto voce, s’expriment quelques réserves. « Fourquet a l’audace d’aborder des thèmes délicats à manier mais son livre le rapproche de thèses plutôt droitières et cela met pas mal de gens mal à l’aise », objecte Joël Gombin, enseignant à Sciences Po et spécialiste de l’extrême droite, avec lequel il a parfois travaillé. « Jérôme ne manque pas de talent pour dénicher des angles d’attaque originaux et capter des signaux faibles, mais la thématique de la fragmentation de la société, franchement, cela n’est pas vraiment nouveau », relève pour sa part Brice Teinturier, plus versé dans l’intelligence artificielle et l’auscultation des réseaux sociaux pour scruter l’opinion que dans les méthodes pragmatiques voire artisanales de son confrère de l’IFOP.
    L’oreille des politiques
    Ce qui pique au vif certains de ses confrères, c’est que les politiques se bousculent pour entendre cette Pythie qui pointe « la fin de la grande classe moyenne » au sein d’une France qui a définitivement largué les amarres du référentiel catholique comme de son homogénéité ethnoculturelle. Un pays qui, faute d’inventer un ciment commun, risque – redoute-t-il à voix basse – de suivre le chemin de l’Amérique qui s’est donné Donald Trump pour président.
    Fourquet appuie là où ça fait mal mais sait mettre des mots sur les maux des décideurs politiques – déjà un début de soulagement. Ces derniers mois, l’auteur de L’Archipel français a donc été prié de se livrer à une vaste tournée des popotes. Jonathan Guémas, conseiller de l’Élysée chargé des discours, l’a consulté – « juste pour échanger », assure Fourquet – de même que « deux ou trois secrétaires d’État ». Il a été invité à s’exprimer devant les militants Les Républicains et face à un aréopage du MoDem. Début septembre, c’était au tour du Campus des territoires de LREM de prendre son cours de sociologie politique.
    « Politiques, éditorialistes, patrons d’entreprise, franchement, ils planent. Pour eux, rien n’existe au-delà du périphérique. » Jérôme Fourquet
    « On lui demande de nous expliquer ces mutations que nous comprenons mal, nous autres élus qui avons le nez dans le guidon », résume Patrick Kanner, président du groupe socialiste au Sénat qui l’a convié deux fois en quelques mois à s’exprimer devant ses troupes. « Avec son petit costume, il n’a rien d’une diva mais ce n’est pas ce qu’on lui demande. Il est devenu une personne-ressource et il sait parler aux politiques, ce qui en fait est plutôt rare chez les sondeurs », constate l’ancien ministre de la ville de François Hollande.
    Patrick Kanner voit à travers Jérôme Fourquet rien moins qu’un « lanceur d’alerte » qu’il assure même sentir « plutôt à gauche ». L’intéressé refuse vigoureusement d’infirmer ou de confirmer. Il ne voudrait pour rien au monde risquer de compromettre la distance qu’il met, comme tout professionnel de l’opinion conscient de sa réputation et des intérêts de son institut, avec la matière hautement inflammable qu’il manipule.
    La France des concours canins
    Plus il esquisse les douloureux contours de la « France d’après », plus Jérôme Fourquet semble compatir avec l’ancien monde. Ce qui ferait – presque – sortir de ses gonds ce provincial assumé, c’est la « sécession des élites parisiennes » qu’il rudoie dans ses écrits alors qu’il épargne plutôt les élus. « Mon métier me fait souvent rencontrer des gens – politiques, éditorialistes, patrons d’entreprise – qui, franchement, planent. Pour eux, rien n’existe au-delà du périphérique et, subitement, ils découvrent qu’il existe des gens en colère, qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois. »Lire aussi Comment les classes favorisées ont rompu avec le reste du pays
    Pour lui, « les fautes de carre intervenues au début du quinquennat viennent du fait que l’on a remplacé une élite politico-administrative, qui avait un minimum d’enracinement – en général, des élus locaux – par une autre, hyperconnectée, venue du secteur privé, qui ne connaît pas la France ». Et de moquer ces parlementaires sarthois de la majorité « qui ont piscine le jour où il faut assister à l’assemblée générale de l’association des maires de leur département ».
    À rebours de ces happy few nombrilistes « qui sont comme des touristes dans leur propre pays », Jérôme Fourquet préfère braquer son microscope sur des réalités plébéiennes mais porteuses de sens. Après avoir passé au crible le vote autour des casernes militaires ou la carte du Parti animaliste aux européennes, il se dit aujourd’hui « intrigué et même un peu fasciné par la France des concours canins ou celle des Country clubs ». Jean-Michel Normand

  • Le Télégramme 24 octobre 2019

    Jérôme Fourquet. Pourquoi la France s’est « archipelisée »

    « Français : vous avez bien changé ! » C’est ainsi que Jérôme Fourquet aurait pu titrer son intervention, mercredi soir, dans le cadre de la Liberté de l’esprit. Depuis des années, le politologue prend le pouls du pays. Y ausculte les variantes culturelles, politiques et sociologiques, résumées dans un essai « L’Archipel français » (Seuil, 2019), qui s’est transformé en authentique petit phénomène de librairie.

    Il y avait un public nombreux - quelque 130 personnes - regroupé dans l’amphi de l’Hôtel Mercure, mercredi, pour l’écouter et l’interroger. Jérôme Fourquet, il est vrai, constitue également un visage familier des téléspectateurs de « C dans l’Air », sur France 5. C’est en outre une expertise reconnue, sollicitée aussi bien par la presse conservatrice (« Le Point ») que progressiste (« L’Obs » et « L’Express »). Et qui s’appuie, dans ses travaux, sur des données chiffrées (difficilement réfutables) de l’Insee et de l’Ifop.

    Quoi qu’il en soit, Jérôme Fourquet considère le « Bing bang » électoral de 2017 comme le résultat d’une mutation tectonique dont les signes précurseurs remontent aux années 1990. La France, rappelle-t-il, a longtemps été structurée en deux blocs : gauche contre droite, rouges face aux blancs, catholiques opposés aux laïcs. Ce dualisme a vécu. En témoigne l’effondrement de la matrice catholique tout comme la marginalisation des forces de gauches traditionnelles : PCF puis PS.

    Un diffus de petites îles

    Au cœur du nouveau dispositif politique campe Emmanuel Macron qui mord sur « la gauche strauss-khanienne et la droite juppéiste ». Un électorat LREM diplômé, concentré des grandes métropoles, proeuropéen. Et qui constitue peu ou prou un cinquième du corps électoral. En face, pour adversaire : le RN de Marine Le Pen qui séduit un Français sur cinq, aussi. Le reste de l’éventail forme un diffus de petites îles. « Le clivage gauche-droite n’est pas mort mais n’est plus primordial. De fait, le PS et LR sont désormais condamnés à jouer en deuxième division », constate Jérôme Fourquet. Cette « France archipel » se manifeste par une sécession des élites (choix de l’école pour les enfants, maîtrise de l’anglais…). Mais aussi par une sécession des milieux populaires, qui cultivent à leur tour une culture de l’entre-soi.

    Ce morcellement du tissu français s’analyse également dans le choix des prénoms très segmentés selon les milieux (populaires, bourgeois) voire les territoires (Corse, Bretagne). À ce titre, « la Loire-Atlantique a toute sa place en Bretagne », lance malicieusement Jérôme Fourquet. Signe de cette France en mouvement : on compte 19 % de prénoms arabo-musulmans recensés annuellement contre 1 % en 1960. « On est, de fait, dans une société multiculturelle avec un degré de diversité sans précédent », constate Jérôme Fourquet.

    Une « stratégie de l’évitement »

    Le chercheur pointe aussi des identités structurées par la consommation. « On n’arrête pas de monter le standing du toujours plus. Ne pas pouvoir consommer, c’est être relégué, passer pour un cas soc’. Le mouvement des Gilets jaunes a été le moteur de cette peur du déclassement », analyse Jérôme Fourquet. Dans un espace constitué d’une multitude de chapelles, la France ne court-elle pas, à moyen terme, vers une forme de libanisation ? « Je ne minimise pas les risques de tensions qui existent dans certains territoires. Mais dans une société hédoniste et individualiste, la guerre est peu probable », rassure Jérôme Fourquet. Bref, les Français font désormais chambre à part (« Chacun va vivre dans son île tranquillement »), dans ce que Fourquet appelle une « stratégie de l’évitement ».



Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

La liberté de l'esprit, c/o Maison des associations, 53, impasse de l'Odet, 29000 QUIMPER
SPIP | | Suivre la vie du site RSS 2.0