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Retour sur le mouvement des « gilets jaunes »

amphi hotel Mercure, av de la gare Quimper

Intervenant·e et date à confirmer

L’année 2018 aura été marquée par l’irruption inattendue des gilets jaunes dans le débat public autour d’une revendication forte de justice sociale et fiscale. Au-delà des opinions de chacun, nous avons prévu de revenir sur ce fait social lors d’une prochaine conférence en février prochain.





Messages

  • "Gilets jaunes" : regards historiques sur une crise (1/5)
    Contre la représentation mais pour la démocratie ?

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    Le mouvement des Gilets jaunes met en lumière un contexte de crise démocratique profonde. Comment les liens entre représentants et représentés ont-ils pu se distendre à ce point ? Comment est-on arrivé à une telle défiance vis-à-vis du principe même de représentation ?

    Une des caractéristiques les plus remarquables du mouvement des Gilets Jaunes est sans doute le refus de principe de toute représentation. Pour comprendre comment les liens entre représentants et représentés ont pu se distendre à ce point, et comment a-t-on pu arriver à une telle défiance, les historiens Gérard Noiriel et Nicolas Rousselier, en ouverture de cette série, apporteront leurs éclairages.

    Gérard Noiriel : La crise de la représentation est une crise très ancienne. Depuis la Révolution française, on observe une double approche de la citoyenneté : celle qui passe par la délégation de pouvoir : on choisit, on élit des représentants pour leurs compétences, et de l’autre côté, une volonté — que l’on retrouve déjà chez les sans-culottes — de participer directement à l’action politique. Cela correspond à une évolution des liens sociaux : sous l’Ancien Régime, les liens directs priment, puis progressivement, ce seront les liens indirects. On est toujours dans cette contradiction entre une aspiration à la démocratie directe et un système politique qui fonctionne par une multitude de liens indirects qui nécessitent la représentation.

    Nicolas Roussellier : Il y a une crise de la représentation à plusieurs titres. La première remonte à l’origine même de la Ve République. Le dégât collatéral de la Ve République, c’est le rôle du Parlement. L’avènement de la Ve République c’est la sûreté de l’exécutif, et cet enjeu de stabilité l’emporte sur le fait de donner la parole à la représentation nationale, le terme même n’ayant plus beaucoup de sens. A cela s’ajoute la crise de la représentation des années 2000, qui est la crise de tous les connecteurs démocratiques : partis, syndicats, associations. Enfin, et c’est la chose nouvelle, on assiste avec le mouvement des Gilets Jaunes à une attaque directe, sans filtre, du Président de la République : c’est la première crise anti-présidentialiste.

  • "Gilets jaunes" : regards historiques sur une crise (2/5)
    Histoire des violences et du maintien de l’ordre

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    Comment la tension entre respect de la liberté de manifester et exigence de maintien de l’ordre a-t-elle posé problème à la République depuis la fin du XIXe siècle ? Emmanuel Laurentin s’entretient avec les historiens Ludivine Bantigny, Laurent Lopez, Arnaud-Dominique Houte et Anne Steiner.

    Emmanuel Laurentin s’entretient avec Ludivine Bantigny, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Rouen-Normandie, Arnaud-Dominique Houte, professeur à la Sorbonne-Université, Laurent Lopez, chercheur associé au Centre de recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales (CESDIP) et Anne Steiner, maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Paris-Ouest Nanterre La Défense.

    Peut-on encore parler de violence d’état au fur et à mesure que l’on avance dans le XXe siècle ?

    Laurent Lopez : Il peut y avoir des comportements policiers brutaux ou homicides, et un décalage entre la théorie et la pratique, mais sur la longue durée, et depuis la circulaire de 1930 qui stipule que les forces de l’ordre doivent « remplir leur mission en évitant les conflits brutaux et sanglants », on observe une volonté de l’Etat de pacifier le maintien de l’ordre.

    Arnaud-Dominique Houte : Il y a une tendance de réduction de la violence – et la baisse du nombre de victimes des violences policières est très nette - mais cette tendance de longue durée doit être réinterrogée à la lumière de cette dernière décennie. Alors que depuis la fin du XXe siècle il semblait qu’on allait vers des formes de manifestations de plus en plus pacifiques et ritualisées, depuis les manifestations dans les banlieues de 2005, la crise du CPE, les manifestations contre la loi Travail et l’occupation du site de Sivens, de nombreux événements viennent contredire cette idée d’une pacification croissante.

    Dans l’entre-deux guerres, on assiste à l’invention de nouvelles techniques de maintien de l’ordre public en temps de manifestations ou d’émeutes. Certaines très utilisées aujourd’hui ont pourtant connu des débuts difficiles ?

    Laurent Lopez : Introduits en Allemagne sous la République de Weimar, on suggère l’usage des gaz lacrymogènes au sein de la gendarmerie en France à partir du début des années 1930 dans le but d’éviter le contact entre manifestants et forces de l’ordre. Parce que l’on sait que ces contacts sont propices à tous les incidents, y compris les plus dramatiques. Mais cette suggestion se heurte à la résistance des politiques qui continuent d’associer le mot gaz à des souvenirs encore très présents, ces gaz lacrymogènes étant les avatars des funestes gaz de combats de la Première Guerre mondiale.

    L’Etat n’est-il pas pris en ciseau entre ses principes démocratiques et la nécessité de réprimer les citoyens qui transgressent certaines lois républicaines ?

    Ludivine Bantigny : L’interrogation fondamentale dans chaque moment de révolte, d’insurrection, voire de révolution, c’est quel ordre protège les forces de l’ordre ?

  • "Gilets jaunes" : regards historiques sur une crise (3/5)
    Argent, morale, fiscalité : entre résistances et consentement

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    Consentement à l’impôt, antifiscalisme et économie morale, comment ces notions entrent-elles en résonance avec le conflit des Gilets Jaunes ? Emmanuel Laurentin et Victor Macé de Lépinay s’entretiennent avec Frédéric Tristram, Samuel Hayat, Laurence Fontaine, Rachel Renault et Christopher Clark.

    Emmanuel Laurentin et Victor Macé de Lépinay s’entretiennent avec Frédéric Tristram, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Samuel Hayat, chargé de recherche au CNRS, Laurence Fontaine, directrice de recherche au CNRS, Rachel Renault maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Université du Mans et Christopher Clark, professeur d’histoire européenne moderne à l’Université de Cambridge.
    Existe-t-il un consensus dans une société sur ce que l’on peut faire avec l’argent de tous ? Et peut-on lier le surgissement de moments revendicatifs à la rupture de ce consensus ?

    Samuel Hayat : C’est en tout cas la thèse de l’historien Edward Palmer Thompson, spécialiste des classes populaires en Angleterre au XVIIIe siècle. Pour lui, les émeutes ne peuvent être comprises comme une simple réaction mécanique à une hausse des prix par exemple, mais révèlent l’existence d’une "économie morale", c’est-à-dire d’une série de principes normatifs qui doivent réguler le système économique et dont ceux qui se révoltent jugent qu’à un moment donné il est déséquilibré. Cette économie morale doit être garantie par le pouvoir qui doit s’assurer que règnent un certain nombre de principes à l’intérieur de l’économie. Lorsque ceux-ci sont trahis, on s’adresse au gouvernement, et lorsqu’on sent que celui-ci ne vient pas réparer cette trahison, on se révolte.

  • "Gilets jaunes" : regards historiques sur une crise (4/5)
    "C’est une révolte ? Non, sire, c’est une allégorie !" Enquête sur un tableau breton

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    Les ronds-points occupés par les Gilets Jaunes auront-ils leur peintre ? En 1676, un an après la révolte du papier timbré en Bretagne, le peintre rennais Jean-Bernard Chalette donne à cette révolte fiscale une dimension allégorique. C’est l’histoire que raconte ce documentaire...

    - C’est une révolte ?

    - Non sire, c’est une allégorie.

    Enquête sur un tableau breton, un documentaire de Victor Macé de Lépinay et Anne Fleury.

    Que nous raconte cette Allégorie de la révolte du papier timbré, œuvre de Jean-Bernard Chalette, peintre rennais méconnu du XVIIe siècle ? Un bien curieux tableau, en vérité. Hétéroclite, disparate… Pas très lisible à première vue et assez éloigné des critères qui consacrent ordinairement un chef-d’œuvre. Et pourtant attirant, attachant même, par son côté énigmatique... mais aussi par sa dimension historique. En effet, ce tableau nous raconte une page de la grande histoire : la révolte du papier timbré de 1675.

    Alain Croix : Après près d’un siècle et demi de sous-imposition, voilà qu’assez brutalement sous le règne de Louis XIV, il est question de rattraper ce décalage fiscal et d’aligner le prélèvement de l’impôt en Bretagne sur celui des autres régions. Au début de 1675, cet alignement prend la forme d’une dizaine de taxes nouvelles parmi lesquelles la taxe sur l’étain (pour les privilégiés ce n’était pas négligeable) mais surtout la taxe sur le tabac qui touche le peuple. Nos bureaux de tabac d’aujourd’hui sont l’héritage de cette taxe sur le tabac qui est validée par le Parlement de Bretagne en 1674, six mois avant la révolte. Et en 1673, c’est la création du papier timbré, l’ancêtre du timbre fiscal, ce que nous versons aujourd’hui aux notaires et que nous appelons les droits d’enregistrement. A l’époque, c’était un « papier timbré », une sorte de tampon pour tous les actes officiels. C’est donc une taxe qui frappe tout le monde, le peuple comme les privilégiés. Le 18 avril 1675, une grande émeute se déclenche à Rennes, des milliers de gens y participent, ce qui est énorme à l’échelle de la ville. Les émeutiers cassent tout, notamment dans les bureaux du papier timbré abrités dans le Palais du Parlement, le symbole du pouvoir à Rennes. Cette journée sera qualifiée par un notable rennais « d’émeute de la populace aveugle ».

    Avec les témoignages de Gauthier Aubert, historien, François Bergot, conservateur, ancien directeur du Musée des Beaux-Arts de Rennes, Alain Croix, historien, Guillaume Kazerouni , conservateur au musée des Beaux-Arts de Rennes et de Pierre Rosenberg, historien de l’art, conservateur et président-directeur du Musée du Louvre de 1994 à 2001.

    Ce documentaire a été diffusé pour la première fois le 3 novembre 2015.

  • "Gilets jaunes" : regards historiques sur une crise (5/5)
    Des territoires en tension

    Écoutez le Podcast de La Fabrique de l’Histoire

    Pour clore cette semaine, nous évoquerons la vie quotidienne dans les campagnes françaises entre la fin du Moyen Age et l’époque moderne. Nous aborderons également le rôle des magistrats pendant la Révolution française. Nous retracerons les liens entre les habitants du territoire et le pouvoir.

    La Fabrique de l’autre, le mot « Casseur », une chronique de Catherine de Coppet
    Des révoltes des croquants au mouvement des Gilets jaunes

    En première partie d’émission, nous recevons Jean-Marc Moriceau qui évoque la mémoire des croquants. Le terme de croquant regroupe des paysans et villageois. Il y a des révoltes contre les excès de la fiscalité et les excès des "gens de guerre" –soldats en rupture de ban qui vivaient au crochet et aux frais des campagnes-. Ces excès de violences périodiques et particulièrement forts ont lieu entre la Guerre de cent ans et l’époque de Louis XIV. Le livre "Mémoires de croquants" retrace l’histoire rurale sur la totalité du territoire, sans exclure aucune province.

    « D’autre part, il y a cette idée, de redonner une mémoire à ces paysans et « gens de village », qui étaient majoritaires et qui ont été éclipsés par les historiens qui voyaient les choses d’en haut, à partir des villes ou de plus en plus à partir d’objets de recherche qui n’étaient pas ancrés dans le territoire rural. J’ai voulu réinvestir 30 à 40 ans de recherche historique sur le rural en tenant compte des acquis des génération précédentes. » Jean-Marc Moriceau

    Ces révoltes-là ont des points communs avec le mouvements des Gilets jaunes, en terme de symbolique, de territoire, également en terme de cible à atteindre.
    Parmi les révoltes, il y a eu :

    les robes rouges dès la fin du XVe siècle
    la révolte des paysans du Faucigny en 1492
    les bonnets rouges en 1593-1594 en Bourgogne
    les bonnets rouges en 1675 en Bretagne
    les croquants en 1594 en Limousin et Perrigord

    Au XVIIe et XVIIIe siècle, il y une interpénétration très forte des villes et des campagnes contrairement à aujourd’hui où on assiste à une relative indifférence d’une partie des urbains et des élites à l’égard du monde rural.

    A lire : revue histoire et société rurale

    Un saut dans la loi : le décret du 14 septembre 1791 qui incorpore Avignon et le Comtat Venaissin à la France, une chronique d’Amélie Meffre

    Territoire de la nation

    En deuxième partie d’émission, nous écoutons Gaïd Andro, auteur d’une thèse sur le rôle des procureurs généraux syndics pendant la Révolution française. Ces procureurs généraux syndics représentent une administration autonome qui incarne et exécute la loi sur le territoire. En ce sens, ils représentent l’articulation entre les centres de pouvoir et les périphéries.

    "Le territoire de la nation n’est plus un espace de domination, c’est un territoire de liberté. Son rôle n’est pas de négocier les modalités de la domination politique -comme antérieurement les anciennes provinces pour obtenir des privilèges-. Gaïd Andro

  • Gilets Jaunes
    Le succès du mouvement tient moins au nombre de manifestants qu’à ce qu’il produit comme récits chez les commentateurs, estime le politiste Vincent Tiberj.
    Libération 5 décembre 2018

    En trois semaines, les gilets jaunes sont devenus le conflit majeur. Ils ont éclipsé tous les autres mouvements sociaux. On a oublié qu’en septembre, plusieurs dizaines de milliers de personnes défilaient contre le réchauffement climatique, et que certains médias concluaient à un tournant et à une prise de conscience collective. En octobre, les fonctionnaires ont manifesté. Le 10 novembre, c’étaientles enseignants. Le 24 novembre, plusieurs cortèges #NousToutes ont pris la rue.

    Si les gilets jaunes les ont supplantés, est-ce parce que le mouvement est d’une ampleur inédite ? Difficile de conclure, et ici réside le paradoxe.

    Pour l’instant, on ne dispose que du décompte du ministère de l’Intérieur, et une des rares constantes dans la vie politique française consiste à contester ce comptage. De ce point de vue, Beauvau aurait tout intérêt à ouvrir ses données et la manière dont elles sont collectées. Néanmoins, si on part du principe que ces estimations sont biaisées à la baisse, on peut postuler que ce biais est le même pour l’ensemble des mouvements sociaux. Mais si l’acte I des gilets jaunes a constitué le climax de la mobilisation, depuis le mouvement s’étiole : 280 000 à 300 000 personnes se seraient mobilisées le 17 novembre, puis 80 000 le 24 novembre, et 106 000 le 1er décembre. Pour mémoire, le même ministère recensait 323 000 manifestants lors de la journée d’action des fonctionnaires le 22 mars. Qu’on se concentre sur les cortèges parisiens ou dans les principales villes de province, les résultats convergent. Huit mille gilets jaunes dans la capitale le 24 novembre, c’est largement moins que dans le défilé #NousToutes, le même jour à Paris [12 000, selon la police, ndlr]. A Bordeaux, 15 000 fonctionnaires avaient défilé le 22 mars, ils étaient 3 000 gilets samedi. On est loin de l’insurrection ou du raz de marée. Cela changera peut-être avec les mouvements lycéens ou les agriculteurs, mais ce sont là des acteurs et des mouvements plus classiques.

    Est-ce parce que la manifestation ne fait pas partie des répertoires d’action des gilets ? Clairement, ceux-ci ont innové en matière d’expression de leur mécontentement, et l’occupation des péages et des ronds-points est à la fois efficace, particulièrement visible… et difficile à agréger en chiffres. Avec une centaine de gilets, vous pouvez bloquer des péages stratégiques à Virsac, ou à Narbonne.

    Si la force des gilets jaunes ne réside pas dans leur nombre, peut-être tient-elle à leur popularité présumée dans leur opinion. Là encore, il faut rester prudent : l’Ifop pose régulièrement des questions sur le soutien aux différents mouvements sociaux. Les gilets sont soutenus par 71 % des sondés par cet institut les 27 et 28 novembre. C’est plus que les cheminots (entre 41 % et 47 % de soutiens au printemps dernier), mais moins que les surveillants en 2018 (95 %), les policiers (91 %) ou les éleveurs (84 %) en 2016. Autant que les manifestations de la fonction publique de l’automne 2010.

    En réalité, le succès de ce mouvement tient probablement d’abord à ce qu’il produit comme récits chez les commentateurs. Patrick Champagne remarquait déjà dans les années 80 que les manifestations sont aussi des « manifestations de papier ». De ce point de vue, le mouvement des gilets jaunes est aussi un « mouvement de plateau » et un « mouvement de réseaux ». Ce décalage entre le mouvement sur le terrain et ce qu’on en dit permet de comprendre l’inhabituelle tolérance face à la violence. Le 18 mai 2016, une voiture de policiers était incendiée en marge d’une manifestation anti-loi travail. A l’époque, Nicolas Sarkozy avait dénoncé « les messages de laxisme et de perte d’autorité de l’Etat », et Marine Le Pen « l’incapacité à protéger les Français et les forces de l’ordre ». La scène s’est reproduite à Paris et à Marseille samedi 1er décembre - et que dire du Puy-en-Velay. Mais aujourd’hui, ces acteurs politiques tiennent un discours bien différent.

    Un des récits que les gilets jaunes convoquent est celui de la France qu’on n’entend plus, celle qui se lève tôt, celle qui mérite, pas celle qui profite. Plusieurs enquêtes scientifiques sont en cours pour essayer de comprendre qui porte le gilet, et c’est un défi majeur. Il faut effectivement se rappeler que la culture protestataire s’est à la fois démocratisée et banalisée, mais surtout chez les urbains, les diplômés. Les inégalités sociales de participation n’ont pas disparu : des pans entiers de la société restaient à côté des cortèges et des pétitions. Peut-être sont-ils aujourd’hui sur les ronds-points.

    Il y a aussi le récit techniciste des réseaux : l’instantanéité, le refus de l’organisation, l’horizontalité des groupes Facebook, la volonté de ne pas être récupéré. Et pourtant, ce n’est pas nouveau. Geoffrey Pleyers avait déjà relevé ces répertoires d’action dans les « mouvements des places », de New York, de Madrid, d’Istanbul et de Paris. Et déjà s’exprimait le refus des porte-parole et des leaders. La nouveauté tient à ce que ces moyens d’action se sont diffusés. En cela, ces petits nouveaux viennent rejoindre le monde des protestations, et peut-être vont-ils durablement y prendre place.

    Au final, les gilets jaunes nous racontent une société dans laquelle la peur du déclassement ronge depuis les années 2000 une société où on assiste au rejet des élites, mais aussi des « assistés », une société dans laquelle les tensions entre démocratie des élus et démocratie des citoyens s’accentuent. Mais ce qu’on dit du mouvement raconte surtout l’image que le haut se fait du bas.

    Vincent Tiberj

    Vincent Tiberj est l’auteur de : Citoyens qui viennent, Paris, PUF, 2017.

  • Le mouvement social, qui a connu son cinquième acte le 15 décembre, témoigne d’une forme de mobilisation politique inédite dans notre pays.
    Le Point 16/12/2018

    Professeur des universités, Vincent Tiberj est chercheur au Centre Émile-Durkheim à Sciences Po Bordeaux. Spécialisé en sociologie politique, il examine depuis 2014 les nouvelles dynamiques de mobilisation des citoyens et la transformation des liens partisans, dans le cadre du renouvellement générationnel en cours. L’an dernier, il a publié, aux Presses universitaires de France Les citoyens qui viennent et a dirigé Sociologie plurielle des comportements politiques avec Olivier Fillieule, Florence Haegel et Camille Hamidi, aux Presses de Sciences Po. Pour Le Point, il analyse le mouvement des Gilets jaunes.

    Le Point : Les Gilets jaunes semblent avoir pris de court les politiques comme les organisations syndicales. En quoi leur mobilisation s’inscrit-elle dans le mouvement de transformation de la politique en France que vous étudiez depuis plusieurs années  ?

    Vincent Tiberj : Nous assistons depuis le début des années 2000 à un bouleversement des modalités classiques de mobilisation politique. La démographie joue ici un rôle majeur. Aux dernières élections, en 2017, les post-baby-boomers étaient majoritaires. 59 % des votants n’étaient pas en âge d’être électeurs en 1981. Or le comportement électoral de cette génération est très différent de celui de ses aînés.

    En quoi ?

    Si l’on dessine à grands traits un portrait-robot des citoyens, on voit émerger trois grandes catégories de personnes. La première est composée d’hommes et de femmes nés avant la Seconde Guerre mondiale. Ces électeurs sont dans une culture politique de « remise de soi », pour reprendre une expression de Pierre Bourdieu. Cette cohorte s’en remet à un parti, comme elle le fait plus généralement de toute autorité. Ses membres envisagent l’horizon de la citoyenneté sous un prisme particulier qui pourrait se résumer par la formule : « On reste à sa place. » Ces générations s’accommodent très bien des institutions de la Ve République qui ont mis en place un régime démocratique dominé par un exécutif fort. Ses membres peuvent voter à gauche comme à droite, mais ils délèguent complètement l’exercice politique à leurs représentants élus.

    La génération suivante, celle des baby-boomers, est très différente…

    Effectivement. Cette génération a vécu Mai 68 et s’intéresse beaucoup à la politique. Elle a expérimenté, dans les années 70, de nouveaux modes d’action, de nouvelles manières de s’engager. Elle participe fortement aux élections, mais se montre très critique face au personnel politique. Une part de sa citoyenneté se joue sur le mode protestataire : par le biais de manifestations, de boycotts, de pétitions. Les enfants de cette génération diffèrent radicalement de leurs aînés.

    Comment ?

    Les citoyens nés dans les années 70 et 80, ceux que je désigne sous le terme de post-baby-boomers, entretiennent un rapport très distancié à la politique. Nous sommes ici face à un paradoxe, car ces cohortes très diplômées et grosses consommatrices de médias auraient pu être « surcitoyennes » (une hypothèse proposée par Ronald Inglehart en son temps), mais elles sont d’autant plus circonspectes face au personnel politique qu’elles s’estiment bien informées sur ce petit monde et capables de décoder son mode de fonctionnement. Déçues par des années de promesses non tenues, ayant grandi dans un climat de crise économique perpétuelle, ces post-baby-boomers croient de moins en moins aux promesses électorales, entretiennent un rapport très distant aux élites politiques de gauche et de droite. En un mot, ils constituent une génération (un peu) désenchantée. Ne participant aux suffrages que lorsque ceux-ci leur paraissent déterminants, favorisant donc les scrutins nationaux par rapport aux consultations locales. Attention, cependant, cette génération se mobilise aussi. Mais autrement que par les urnes.

    Ces trois catégories qui correspondent à trois générations différentes envisagent-elles le vote différemment ?

    Oui. Pour les plus anciens, le vote relève du « devoir ». Pour les baby-boomers, le vote est avant tout « d’intérêt ». Pour leurs enfants, il n’a pas la même importance, car les post-baby-boomers se méfient des modes de participation « dirigés par les élites » (comme l’explique Ronald Inglehart, toujours lui). Les candidats, les enjeux leur semblent imposés, presque fabriqués. Ils se montrent donc moins fidèles au vote, changent facilement de parti. Cela explique que certaines formations partisanes puissent réaliser des scores très différents d’une élection à l’autre.

    C’est un électorat très volatil  ?

    Je dirais plutôt très mobile. Lorsqu’on interroge les millenials, ceux qui sont nés à l’orée des années 2000, on réalise qu’ils déterminent le candidat ou la candidate pour qui ils vont voter... dans la dernière semaine de la campagne. On est loin de la génération « remise de soi » de leurs grands-parents !

    Quels sont les autres traits caractéristiques de ces post-baby-boomers ?

    Ils sont davantage dans l’individualisation que dans le collectif. Cela résulte de leur socialisation, à la fois en termes de valeurs mais aussi institutionnellement. Ils ont grandi dans une période où les institutions d’encadrement sont en recul. Sur le plan professionnel, ils sont les plus nombreux à avoir connu des contrats d’intérim ou à durée déterminée. Ils n’ont pas été confrontés à la conscientisation syndicale, à cause de la fluidité de leurs carrières et parce que les syndicats sont de moins en moins présents. Sur le plan des réseaux sociaux, la fragmentation de l’espace public les a conduits à s’intégrer dans des micro-communautés qui sont autant de bulles informationnelles. Leur niveau d’éducation (70 % sont universitaires là où seuls 20 % étaient bacheliers deux générations avant) leur confère une double compétence objective et subjective. Là où leurs aînés ne s’estimaient pas toujours compétents pour juger les politiques, eux se sentent habilités à exprimer un jugement tranché. Leurs références peuvent dérouter. Mais comment s’en étonner si l’on considère que la plupart n’ont pas connu ce qu’était le bloc communiste ? Là-dessus, leur répertoire d’actions est plus large que celui de leurs aînés.

    La révolution Internet est-elle passée par là ?

    Oui. Les réseaux sociaux autorisent de nouvelles manières de coaguler des groupes. Twitter et Facebook offrent des logiques spécifiques d’action, de partage de l’information. C’est sur cette base que se sont cristallisés des mouvements comme Occupy et Nuit debout, dont les Gilets jaunes sont, dans une certaine mesure, les héritiers.

    En 1895, Gustave Le Bon publiait Psychologie des foules, dans lequel il soulignait comment des émotions violentes, véhiculées par la grande presse, peuvent manipuler les masses… À un siècle de distance, un parallèle peut-il être fait avec Internet, selon vous  ?

    Dans une certaine mesure. Ce qui est intéressant avec Gustave Le Bon, c’est le moment dans lequel il s’inscrit. Celui où la IIIe République, qui s’installe, doit faire face à la réaction. Celui où émerge le monde ouvrier. Et où il faut imaginer un modèle de démocratie représentative fondé sur l’argumentation et la conviction (dans les assemblées). On croit alors que, par le raisonnement, les masses peuvent comprendre vers quoi tend l’intérêt général. Ce que j’appellerais la « ratiocratie ». Gustave Le Bon développe, dans ce cadre, l’idée que l’émotion et la passion véhiculées par les manifestants ne peuvent être que manipulées. L’idée qui s’exprime dans la manifestation des émotions le conduit à délégitimer cette forme d’action. Pourtant, ces manifestations, ces foules exprimaient les difficultés de la condition ouvrière de l’époque. On retrouve l’idée quand Jean-Pierre Raffarin ou Manuel Valls expliquent face aux manifestants que « ce n’est pas la rue qui gouverne ».

    Les choses n’ont donc pas beaucoup changé, finalement…

    La situation actuelle est très paradoxale. Nous avons des citoyens de plus en plus en retrait face aux leaders politiques mais capables de se mobiliser de manière très rapide pour protester. Leur manière d’envisager l’engagement les pousse surtout à dénoncer une pratique du pouvoir trop centralisée. Il est encore un peu tôt pour tirer tous les enseignements de l’élection de 2017. Mais ce qui est sûr, c’est qu’Emmanuel Macron s’est fait élire, pour une grande partie, sur la promesse qu’il exercerait ses responsabilités présidentielles d’une autre manière que ses prédécesseurs. Le mouvement En marche ! qu’il a créé laissait entendre qu’il y aurait plus d’horizontalité. Cette promesse était aussi dans les plateformes de Benoît Hamon pour le Parti socialiste et de Jean-Luc Mélenchon pour La France insoumise. Elle a été déçue.

    Les Gilets jaunes expriment-ils cette déception, selon vous ?

    À leur manière.

    Éclipsé par Émile Durkheim et un peu oublié aujourd’hui, Gabriel Tarde a étudié de manière approfondie, notamment dans L’Opinion et la Foule (1901), la manière dont se propagent certaines idées « comme une onde ou un courant magnétique » qui transforment des individus que tout sépare en éléments moteurs d’un mouvement populaire. Ces travaux, très influencés par les recherches de l’époque sur l’hypnose et le somnambulisme, vous semblent-ils toujours pertinents  ?

    Gabriel Tarde développe une idée très intéressante : celle d’une démocratie liquide, d’une très grande fluidité. Ce que fait Internet, qui est à la fois le fossoyeur de la politique et la promesse de son renouvellement. La Toile ouvre, aux citoyens, de nouveaux moyens de participer, permet des logiques de coordination qui n’étaient qu’à l’état d’ébauche à l’époque des réseaux Action Climat ou RESF (Réseaux éducateurs sans frontières). Depuis l’invention du Web, les formes traditionnelles d’association sont devenues obsolètes. On n’a plus besoin d’aller en préfecture pour déposer les statuts d’un mouvement. L’ouverture d’une page Facebook suffit. Ces plateformes permettent le déploiement de logiques affinitaires entre personnes qui ne se connaissent pas. C’est vertigineux, quand on y pense.

    C’est aussi inquiétant. Cela remet en question le modèle démocratique classique…

    L’accélération du temps, provoquée par cette conscience que l’on peut désormais mobiliser une vaste foule en quelques clics, a une conséquence immédiate. Le discours selon lequel le pouvoir tire sa légitimité des urnes pour cinq ans devient inaudible. La temporalité politique est bousculée. L’impatience suscitée va grandissante.

    Les autorités semblent bien en peine d’identifier des interlocuteurs pour entamer des discussions avec les Gilets jaunes. Chaque fois qu’un « porte-parole » modéré accepte de dialoguer avec le gouvernement, le mouvement semble le désavouer. Quel regard le sociologue porte-t-il sur cette colère inextinguible  ? Pour reprendre le vocabulaire de Tarde, les masses n’auraient-elles plus d’« âme collective » ?

    Je serais tenté de nouveau ici de me référer aux travaux de Ronald Inglehart, pour qui l’humanité a connu une grande révolution silencieuse : celle de l’individuation. Un phénomène qui se traduit par la mise en avant de soi et qui explique le succès rencontré par le mouvement féministe et, plus généralement, par tous les mouvements de revendication des minorités. Cette individuation, qui conduit à une forme d’individualisation des comportements, n’est pas à confondre avec la montée de l’individualisme au sens où elle ne s’oppose pas à un engagement militant ni à des valeurs centrées uniquement sur soi. Mais elle conduit assez naturellement à une forme de militantisme « post-it », comme l’a théorisé Jacques Ion, c’est-à-dire à un engagement pour une cause très spécifique et temporaire…

    Voulez-vous dire que les Gilets jaunes sont le stade ultime de cette révolution ?

    Avec les Gilets jaunes, nous sommes bien face à une véritable révolution... sociologique en ce sens qu’ils essayent de remettre en cause la loi d’airain de l’oligarchie telle qu’elle a été formulée par Robert Michels. Cette idée selon laquelle toute organisation finit par sécréter une élite, à se choisir des dirigeants ou des représentants qui s’imposent d’autant plus facilement qu’ils disposent des codes culturels ad hoc. Le mouvement Podemos en Espagne en était l’ébauche. Nuit debout en avait été une première adaptation en France, mais dans un contexte différent : son public était urbain et très diplômé. L’expérience des Gilets jaunes dira si ce modèle peut s’imposer dans la durée.



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