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Ludivine Bantigny

historienne

Mai 1968, la France 50 ans après

mercredi 7 mars 2018 19h00

Que reste-t-il aujourd’hui en France de mai 1968 et que fut mai 68 ? Que furent les espoirs portés par les acteurs de 68 ?


Ludivine Bantigny, historienne, est maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université de Rouen et chercheuse au Centre d’histoire de Sciences Po. Ses travaux portent sur les phénomènes générationnels, la socialisation et l’engagement politiques. Elle travaille actuellement sur les « années 68 », au prisme d’une interrogation sur la notion de « révolution ».

Elle vient de publié "1968. De grands soirs en petits matins"
À partir d’un travail dans les archives de toute la France, pour beaucoup inédites, Ludivine Bantigny restitue l’énergie des luttes, des débats, des émotions et des espoirs portés par les acteurs de 68 : toutes celles et tous ceux – ouvriers, étudiants, militants mais aussi danseurs, médecins, paysans, artisans, poètes d’un jour, et les femmes à parts égales avec les hommes – qui ont participé au mouvement. Elle s’intéresse aussi à « l’autre côté » : la police, le pouvoir et les oppositions à la contestation.
Son livre s’attache au vif des événements : à la diversité de leurs protagonistes plus qu’aux seuls porte-parole désignés, à leurs pratiques plus qu’à la rhétorique dont on les a ensuite enveloppés, à la grève qui met le temps en suspens. « Les événements » : si la formule est restée vague faute de pouvoir à coup sûr qualifier ce qui s’était passé, du moins a-t-elle le mérite de revenir précisément aux faits, aux projets, à l’inventivité, à tout ce qui a été imaginé, de grand et de petit, pour réellement « changer la vie ».

L’Obs 4 janvier 2017
Interview de Ludivine Bantigny

Mai 68 : les "événements" de Ludivine Bantigny
05/01/2018


Elle a aussi publié Hériter en politique. Filiations, générations et transmissions politiques (Allemagne-France-Italie XIXe-XXIe siècles), PUF, 2011 (en co-direction avec Arnaud Baubérot) ; Sous l’œil de l’expert. Les dossiers judiciaires de personnalité, PURH, 2011 (en co-direction avec Jean-Claude Vimont) ; Jeunesse oblige. Histoire des jeunes en France (XIXe-XXIe siècles), PUF, 2009 (en co-direction avec Ivan Jablonka) ; Le plus bel âge ? Jeunes et jeunesse en France de l’aube des Trente Glorieuses à la guerre d’Algérie, Fayard, 2007. A paraître : La France à l’heure du monde (de 1981 à nos jours), Seuil, 2013 ; La Querelle des générations, Fayard, 2013.



Mai 68, au-delà du mythe avec Ludivine Bantigny

Que de clichés sur 1968 ! Une révolte qui serait celle de la seule jeunesse… Un oubli, souvent, des grèves ouvrières… Un regard trop centré sur Paris et même sur le Quartier Latin. Comprendre ce qui s’est joué en Mai 68 nécessite de sortir l’événement de la seule scène parisienne et française. D’observer son déploiement à l’échelle locale en prenant en compte les pulsations propres à chaque situation, leurs concordances et discordances avec les rythmes nationaux et internationaux.

Cette conférence analyse Mai 68 dans la convergence de ses luttes, ses projets élaborés, ses futurs imaginés, son rapport au temps et à la conscience historique, le poids des émotions dans l’engagement. Elle propose une lecture décentrée de cet événement aux dimensions mondiales, pour mieux saisir ce qu’il a représenté à moyen et long terme.



Voir en ligne : Le blog de Ludivine Bantigny




Messages

  • Un partage des savoirs. Intellectuels, fonction critique et rapports au pouvoir

    par Ludivine Bantigny 18 septembre 2017

    https://www.contretemps.eu/intellectuels-critique-pouvoir/

    Cet article est paru dans le numéro 32 de Contretemps, en janvier 2017.

  • Ludivine, vous venez de sortir un livre sur MAI 68. Il me semble que vous n’avez pas vu mon dépôt sur cette période aux Archives dept de la Somme à Amiens. Nous avions occupé l’usine FERODO à Amiens pendant 6 semaines..Sur plusieurs années,j’avais collecté tous les documents produits dont ceux de la période gauchiste après...

    mes coordonnées : claude dewaele 07 68 74 93 64
    c ;dewaele45@gmail.com
    Suis agé 73 ans, 1,rue du Bocage Logt 104 93450 L’ Île-Saint-Denis
    ai travaillé 30 ans mairies communistes (Amiens, etc)


  • Raconter mai 68 autrement

    France culture / Avis critique par Raphaël Bourgois / 10/02/2018


    Ce soir comme chaque semaine deux essais sous les feux de la critique : "De grands soirs en petits matins" de l’historienne Ludivine Bantigny publié au Seuil et "La France d’hier : récit d’un monde adolescent" essai d’ego-histoire de Jean-Pierre Le Goff publié aux éditions Stock.

    Deux livres qui se penchent sur un événement à la mémoire controversée et dont on célèbre cette année le cinquantenaire… vous l’aurez compris nous parlons ce soir de mai 68. Avec d’abord le 1968 : de grands soirs en petits matins publié au Seuil par l’historienne Ludivine Bantigny. Elle s’est replongée dans les archives, dont certaines inédites, pour restituer la diversité des expériences. Une histoire du collectif qui contraste avec l’essai d’ego-histoire de Jean-Pierre Le Goff… La France d’hier : récit d’un monde adolescent… pour un récit très personnel dans la France qui s’ennuie.


    Ludivine Bantigny - 1968 : de grands soirs en petits matins

    Ludivine Bantigny est l’une des historiennes les plus en vue ces dernières années. Maîtresse de conférences à l’université de Rouen Normandie, elle a été repérée d’abord pour ses travaux sur la jeunesse : Le plus bel âge ? un livre paru chez Fayard en 2007, puis en 2015 elle a codirigé avec Ivan Jablonka aux PUF Jeunesse oblige : Une histoire des jeunes en France (XIXe-XXIe siècles). C’est aussi une intellectuelle engagée qui n’a pas peur de tirer les fils d’une histoire très contemporaine comme dans La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours, au Seuil en 2013.

    Une approche revendiquée dans l’introduction de l’ouvrage qui nous intéresse aujourd’hui : « l’écriture est toujours un engagement » affirme l’historienne. Comme elle a pu le faire auparavant en s’attaquant au concept des Trente Glorieuses ou de jeunesse, ce « concept totalitaire » disait Jean Guéhenno, Ludivine Bantigny a le souci de sortir du prêt-à-penser et de proposer une historiographie renouvelée.

    Pour y parvenir, elle propose à la fois d’explorer des sources inédites – du côté de l’État avec les archives des RG, des préfectures, de la police, de l’Elysée – mais aussi de varier les angles d’observation en faisant une histoire des émotions, en sortant de Paris. Pour elle la politique se loge avant tout dans la prise de parole… la parole qu’on prend comme on a pris la Bastille disait Michel de Certeau cité par Ludivine Bantigny.


    Jean-Pierre Le Goff - La France d’Hier : récit d’un monde adolescent des années 1950 à Mai 68

    Deuxième temps de l’émission, nous parlons toujours de mai 68 mais on change radicalement la perspective avec La France d’Hier : récit d’un monde adolescent des années 1950 à Mai 68, publié chez Stock. Car ce livre est un objet très étonnant. En effet, Jean-Pierre Le Goff qui est sociologue, philosophe de formation, avait déjà abordé l’événement dans Mai 68 : l’héritage impossible, livre sorti à La Découverte en 1998. Ce livre avait connu un certain succès, notamment par l’invention du concept de gauchisme culturel : l’idée de Le Goff, qui est un ancien soixante-huitard, étant que si les organisations politiques trotskistes ou maoistes avaient vite disparu… l’idéal libéral-libertaire lui a survécu. Jean-Pierre Le Goff est de ceux qui ont avancé l’idée selon laquelle l’individualisme contemporain est le fruit direct de mai 68.

    On pouvait s’attendre à ce que celui qui s’affirme aujourd’hui volontiers conservateur reprenne ce fil. En fait il semble avoir des remords, et propose de sortir de la légende noire qui a succédé à la légende dorée en livrant un récit personnel de l’époque. La grande majorité du livre est donc écrit à la première personne et relate ce qu’on pourrait appeler une jeunesse normande de classe moyenne dans l’immédiate après-guerre. Il s’agit de faire comprendre de l’intérieur le climat de l’époque : l’école, l’Église, la culture, la contre-culture… et finalement ce qui peut expliquer l’embrasement et l’engagement.


  • Ludivine Bantigny : “Rien n’est plus collectif que Mai 68”

    Propos recueillis par Michel Abescat Publié le 20/02/2018. Mis à jour le 26/02/2018 à 13h24.


    Non, Mai 68 n’est pas qu’un mouvement étudiant parisien. Dans toute la France, ouvriers, agriculteurs, commerçants, artisans, et même chauffeurs de taxi et danseurs s’y sont mis. Et bien avant le mois de mai. C’est ce que l’historienne Ludivine Bantigny rétablit brillamment dans son livre, qui bouscule les idées reçues. Rencontre avec l’auteure de “1968. De grands soirs en petits matins”.

    Sur la couverture, on ne voit ni Daniel Cohn-Bendit, ni Alain Geismar, aucun leader du Quartier latin, mais des ouvrières de l’usine de fabrication de pièces électriques Paris-Rhône, à Lyon, pendant les grèves de mai 1968. Un parti pris à l’image de ce livre singulier que vient de publier, aux éditions du Seuil, l’historienne Ludivine Bantigny, maîtresse de conférences à l’université de Rouen.

    Fruit d’un long travail de recherche dans les archives, notamment des Renseignements généraux et de préfectures réparties sur l’ensemble de l’Hexagone, son livre, 1968. De grands soirs en petits matins, est formidablement vivant, donne à voir et à entendre l’événement au plus près de ses protagonistes, de leurs espoirs et de leurs émotions. Emouvant, vibrant, il bouscule nombre d’idées reçues et rétablit la vérité de faits trop souvent déformés et instrumentalisés.


    On parle communément des « événements » de Mai 68, comme on parlait des « événements » d’Algérie. Que signifie ce terme ?

    Dans une première acception, il s’agit d’un euphémisme destiné à contourner d’autres formulations plus tranchantes et plus claires : dans le cas de l’Algérie, éviter le mot « guerre » et à propos de 68, celui de « grève générale ». En ce sens, le terme « événement » doit être utilisé avec précaution.

    Mais on peut aussi se le réapproprier et lui donner son sens premier, celui de surgissement dans le temps de quelque chose d’inédit et d’ouvert. L’événement, pour l’historien, doit être étudié en tant que tel, dans sa nouveauté, dans son déroulement, en se gardant de tous les discours sur ses causes et ses conséquences supposées qui n’ont cessé de le défigurer.


    “Les premières barricades n’ont pas été érigées sur le boulevard Saint-Michel, mais à Caen, à Quimper ou à Redon”


    On a beaucoup dit, par exemple, que Mai 68 était d’abord un mouvement juvénile et étudiant. Qu’en est-il en fait ?

    Si l’on a autant insisté, surtout à partir des années 80, sur le rôle des étudiants, c’était justement pour contourner l’événement, éviter de parler de la grève générale, des occupations d’usines, des dix millions de personnes qui ont arrêté de travailler. On ne peut certes pas nier la dimension juvénile de l’étincelle à l’origine des grèves. Dans de nombreuses entreprises, ce sont surtout de jeunes ouvrières et ouvriers qui ont lancé la dynamique, mais celle-ci a été reprise ensuite par l’ensemble des générations.

    Les grèves ne commencent d’ailleurs pas en mai, ni même en mars. L’année 1967 est émaillée de conflits importants, à Besançon, par exemple, à l’usine Rhodiacéta. Au début de l’année 1968, entre le 23 janvier et le 13 février, mille à mille cinq cents ouvrières et ouvriers mènent à Caen une grève totale qui touche trois usines importantes, la Saviem, Jaeger et la Sonormel. Ces entreprises ont été délocalisées hors de la région parisienne dans la perspective de payer la main-d’œuvre moins cher. Les jeunes se révoltent en premier, ils se mettent en grève, affrontent les CRS.

    Le lien est fait avec les étudiants, mais aussi avec les agriculteurs qui se mobilisent, dans l’Ouest, depuis de nombreux mois. D’une certaine manière, on peut dire que les premières barricades ne sont pas érigées sur le boulevard Saint-Michel, mais à Caen, à Quimper ou à Redon. Et que l’on assiste dès l’origine à un grand brassage social. Si l’on s’en tient à la chronologie habituelle des affrontements à Paris, les archives policières montrent que dès le 3 mai de nombreux jeunes ouvriers sont venus prêter main-forte aux étudiants.

    On le mesure à l’aune des interpellations réalisées ce jour-là, qui comptent des ouvriers, du tourneur au tôlier, des employés, de la SNCF aux PTT, des techniciens, des commerçants, des artisans. Il convient donc de relativiser l’idée que les étudiants auraient été seuls avant d’être rejoints par les ouvriers à partir du 13 mai.


    Et relativiser l’idée que les événements de 68 sont essentiellement parisiens…

    Certainement ! Comment pourraient-ils être seulement parisiens quand dix millions de personnes se sont mises en grève ? Partout il se passe quelque chose, les archives que j’ai dépouillées le montrent à l’envi. Les rapports des préfets et des Renseignements généraux, à Guéret, à Tulle, à Epinal, disent leur étonnement devant l’ampleur du mouvement.

    Dans la Meuse, les RG sont surpris par le nombre des arrêts de travail dans un département d’ordinaire « calme voire passif ». Dans les Vosges, de toutes petites entreprises textiles, qui ne comptent que dix ou quinze salariés, se mettent en grève. Dans l’une d’entre elles, si proches encore des fabriques du XIXe siècle, le patron fournit à ses employés le tissu pour confectionner la banderole de la manifestation.


    “Les pouvoirs publics craignaient par-dessus tout la convergence entre le mouvement étudiant et la grève ouvrière, très difficile à maîtriser”


    Qu’en est-il des relations entre ouvriers et étudiants ? Elles n’ont pas été toujours faciles…

    Les contempteurs de 68 insistent évidemment sur le clivage entre étudiants et ouvriers, le rejet des premiers par les seconds. Au moment des événements, les pouvoirs publics craignaient par-dessus tout la convergence entre le mouvement étudiant et la grève ouvrière, très difficile à maîtriser. Mais cette vision d’un clivage est caricaturale. Certes, le 17 mai, les grilles de Renault Billancourt se sont fermées devant un cortège de trois mille étudiants partis du Quartier latin.

    L’épisode a été maintes fois raconté, en oubliant toutefois de rappeler les tensions au sein même de la CGT, dont les militants n’étaient pas tous d’accord, en oubliant que des étudiants de l’Ecole normale supérieure entretenaient des contacts dans l’usine et s’y trouvaient déjà. Et surtout en oubliant toutes les discussions nouées partout en France, les barricades construites ensemble, les étudiants présents sur les piquets de grève, les ouvriers présents dans les universités occupées. En somme, l’arbre de Billancourt ne doit pas cacher la forêt d’initiatives, de réunions et de solidarités entre étudiants et travailleurs.


    68, selon ses contempteurs, serait également l’acte de baptême de l’individualisme contemporain. Qu’en pensez-vous ?

    Cette idée me fait bondir ! Elle est fausse, c’est un contresens historique profond, parce que rien n’est plus collectif que ce mouvement, rien n’est plus collectif que les aspirations portées par toutes ces assemblées, ces comités de grève, de quartiers, d’actions. Rien à voir avec ce qu’on entend par individualisme : le repli sur soi, l’égoïsme, le narcissisme.

    1968, c’est tout le contraire, c’est l’expression d’une solidarité très active. S’il est question de l’individu, c’est pour revendiquer son épanouissement, son émancipation des carcans professionnels et sociaux : « Des hommes, pas des robots », comme disaient, dès 1967, les grévistes de Rhodiacéta.


    “Hormis chez les situationnistes libertaires, la question sexuelle est restée marginale”


    Le slogan « Jouissons sans entraves » a marqué les esprits…

    Comme d’autres : le slogan « Plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour » est par exemple à l’origine du cliché qui réduit 68 à une lutte pour la permissivité qui aurait finalement conduit au néolibéralisme. Mais ce ne sont que quelques phrases jetées sur les murs. Hormis chez les situationnistes libertaires, la question sexuelle est restée marginale, en 68, elle n’est que rarement posée comme un enjeu politique. Il y a encore beaucoup de pudeur et de retenue sur cette question.

    Dire que 68 a fait le lit de l’individualisme et du néolibéralisme, c’est évidemment une manière de dénigrer un mouvement qui fait peur. La possibilité d’une nouvelle explosion sociale, d’un temps suspendu où les gens ne travaillent plus et tentent de réfléchir à leur vie, à la manière de la changer pour la rendre meilleure, inquiète certains.

    La trajectoire de quelques figures très médiatisées, qui ont effectivement évolué vers des positions clairement libérales, a également beaucoup contribué à renforcer ce cliché. Mais le parcours de Daniel Cohn-Bendit, dont la place à été éminente à l’époque, lui appartient. Il ne justifie pas qu’on en fasse le blason des évolutions supposées de toutes celles et tous ceux qui ont participé à l’événement.


    De quoi le mouvement de 68 était-il alors précisément porteur ?

    Je me refuse à opposer, comme on l’a fait, les revendications matérielles, qui auraient été soutenues par la CGT, aux perspectives plus directement politiques ou éthiques, voire existentielles portées par d’autres, en particulier la CFDT. Parce que dans ce clivage entre des perspectives somme toute intimement liées se niche une forme de condescendance vis-à-vis des premières : l’augmentation des salaires, la diminution du temps de travail ou l’âge de la retraite.

    C’est à partir de ces revendications, qui traduisent une situation sociale difficile – les conditions de travail sont souvent rudes dans les usines –, que naissent les réflexions sur l’épanouissement de la personne humaine. Et cette idée de changer la vie, qui constitue l’axe central du mouvement de 1968. Il s’organise ainsi à partir de réformes très ordinaires jusqu’à ouvrir des perspectives révolutionnaires. En 68, le mot « révolution » est partout, il suscite autant d’espoirs que de craintes, les acceptions du terme varient en fonction de ceux qui le prononcent, mais elles traduisent toutes la volonté d’un changement.


    “Certains catholiques se demandaient comment la société était devenue à ce point attachée à la valeur de l’argent et du profit”


    Par exemple ?

    Dans les lycées, on réfléchit à la pédagogie, aux conditions de la transmission du savoir, dans les entreprises, on se demande si on a vraiment besoin des contremaîtres et parfois même des patrons, puisque la question de l’autogestion est posée. Des chauffeurs de taxi en grève s’interrogent sur la place de la voiture, sur la pollution des villes. Les danseuses et les danseurs de l’Opéra de Paris se demandent comment il pourraient intervenir dans la cité pour améliorer le rapport de chacun à son corps, à l’harmonie, à sa présence sensible au monde.

    Certains catholiques interrogent la hiérarchie ecclésiastique, la place des fidèles dans l’Eglise, se demandent comment la société est devenue à ce point attachée à la valeur de l’argent et du profit. D’une manière générale, il s’agit de se sentir en prise avec le monde et d’y conquérir une autonomie qui n’a rien à voir avec l’individualisme.


    Vous accordez une place singulière à la lecture des émotions éprouvées en 68. Pourquoi ?

    Parce que toute pratique politique est tissée d’affects : on s’engage aussi pour des raisons affectives, par indignation, par colère, par compassion. J’ai ainsi voulu montrer la complexité de cette expérience sensible du politique. Et d’abord la joie. La joie de vivre quelque chose de très fort, de se parler, de se retrouver, de sortir du quotidien, d’avoir prise sur l’histoire en cours. Mais cette joie peut être altérée par d’autres émotions.

    La peur en particulier, dans des formes très diverses, celle de ne pas être à la hauteur de l’événement, de prendre la parole, des conséquences de la grève, en particulier pour ceux qui tiennent les cordons de la bourse dans les familles. La peur de la guerre civile aussi, dans une société qui sort de plusieurs conflits : les RG notent ainsi que certains commencent à stocker des aliments, pâtes, huile ou sucre. La peur du rouge, du communisme, la peur du totalitarisme que de Gaulle agite dans ses discours. La peur des affrontements physiques dans les manifestations.


    “Les femmes étaient présentes en grand nombre, et agissantes”


    Mai 68 a-t-il été un moment moteur dans l’émancipation des femmes ?

    Quand on pense à 68, on a immédiatement en tête le visage et le nom d’un certain nombre de ses leaders, mais aucune femme n’en fait partie. Les femmes pourtant étaient présentes en grand nombre, et agissantes. A La Roche-sur-Yon, à l’usine Big-Chief, qui fabrique des jeans, le personnel est essentiellement féminin. Les ouvrières occupent les lieux, dressent des tentes dans la cour, organisent des sit-in. A l’époque, ce n’était pas évident de s’asseoir ainsi dans l’espace public.

    Mais, même dans les entreprises où elles sont majoritaires, elles sont représentées par des syndicalistes hommes, elles ne participent pas aux négociations, elles prennent peu la parole. On dirait aujourd’hui qu’elles ont, pour la plupart, intériorisé les contraintes de genre, les normes et les rôles sociaux traditionnellement attribués à la féminité et à la masculinité. Les événements de 68 ont, malgré cela, servi de déclencheur, ils ont été le moment d’une prise de conscience qui va, dans les mois qui suivent, travailler la société, infuser peu à peu et donner lieu, pour partie, à la seconde vague du féminisme dans les années 70.


    Comment, au bout du compte, faire le bilan de 68 ?

    C’est une question extrêmement difficile. Dès la fin de l’événement se dessine une querelle d’interprétation. La CGT crie victoire après les accords de Grenelle, qui se traduisent notamment par une hausse des salaires et la reconnaissance de la section syndicale dans l’entreprise. « Reprise victorieuse du travail dans l’unité », titre L’Humanité le 6 juin bien que de nombreuses grèves se poursuivent encore.

    Alors que la CFDT, la gauche révolutionnaire, le PSU déplorent la faiblesse des résultats obtenus au regard de l’ampleur du mouvement qui vient d’avoir lieu : rien sur la durée du travail, les retraites, et toutes les questions qui ont été soulevées sur la démocratie dans les entreprises. Puis viendront les élections législatives des 23 et 30 juin. S’il ne s’agit pas du raz-de-marée gaulliste souvent évoqué, le camp du pouvoir remporte une imposante victoire. A cet égard, l’échec de la stratégie du parti communiste fondée sur les élections et l’union de la gauche est patent. Mais pour autant, peut-on considérer aujourd’hui que mai 68 fut un échec ?

    J’ai un peu botté en touche, à la fin du livre, en citant Marx, qui disait que la réussite de la Commune était d’avoir existé… Mais ce n’est pas seulement une manière de se défausser. Les événements de 68 ont ouvert d’autres avenirs possibles, permis de renouer avec l’espoir, avec l’idée que l’on pouvait à un moment s’arrêter, pour réfléchir, prendre la parole, reprendre confiance et se sentir légitime.

    « Tout est politique », disait un slogan de 68. Oui, nous sommes légitimes à nous emparer du politique, à parler de la cité, du commun, de ce qu’on nomme aujourd’hui le vivre-ensemble. Cette vision passionnante du politique est un héritage de 68.


    A lire


    1968. De grands soirs en petits matins, de Ludivine Bantigny, éd. du Seuil, 460 p., 25 €.


    Ludivine Bantigny sera présente à la fête du livre de Bron qui se déroulera du mercredi 7 au dimanche 11 mars. Elle participera, le dimanche à 11 heures, à une rencontre intitulée « 68, année politique », avec Tariq Ali et Jean-Christophe Bailly. Rencontre animée par Michel Abescat. Programme complet : www.fetedulivredebron.com


  • Ludivine Bantigny : « 68, c’est de la joie et aussi la peur de ne pas être à la hauteur »

    Par Sonya Faure et Cécile Daumas — 19 janvier 2018 à 20:26


    Pour Ludivine Bantigny, historienne auteure de « 1968, de grands soirs en petits matins », la contestation ne constitue pas l’amorce d’un individualisme mais l’essor du collectif.

    Avec 1968, de grands soirs en petits matins, publié ce mois-ci aux éditions du Seuil, l’historienne Ludivine Bantigny sort du Quartier latin et sillonne ce pays qui, durant deux mois, de la Creuse à la Meuse, de la Bretagne à la région marseillaise, partout, vit un événement qui « suspend le temps et le rend extraordinaire ». Des archives départementales aux papiers de l’Elysée, elle a revécu, à travers les débats, les corps et les émotions, ce mouvement social inédit. Ludivine Bantigny ne s’en cache pas : souvent elle a été émue, touchée politiquement par ce qu’elle a lu. Elle montre 68 dans « sa matérialité historique », mais pour mieux lui redonner aussi toute sa conflictualité.


    Quel 68 faut-il commémorer ?

    1968 est multiple. On s’est focalisé sur les étudiants mais, ce qui frappe, c’est la diversité sociale des mobilisations. On croise sur les barricades plongeurs de restaurants, coursiers, employés de banque, boulangers, infirmiers et ingénieurs… Selon les archives policières, dès les premiers affrontements, des rencontres incroyables se passent entre univers sociaux qui ne se parlaient pas : étudiants (une petite minorité - 12 % - d’une classe d’âge), jeunes ouvriers, jeunes employés… Cette diversité sociologique sous-tend le projet politique de 1968. L’idée de se délester des identités, qui anime beaucoup d’étudiantes et d’étudiants, n’est pas une naïveté de « fils à papa ». Ils ne veulent pas devenir de futurs cadres ou patrons, des dominants, des « bourgeois ». Je ne sais pas s’il faut commémorer quoi que ce soit de 68, mais s’il y a un hommage populaire à lui rendre, c’est autour de cette idée de commun : la mise en partage de solidarités, de projets, une créativité qui est à la portée de chacun.


    1968 n’est donc pas l’acte de naissance de l’hyperindividualisme contemporain ?

    Tous les intellectuels qui dénigrent 68, de Marcel Gauchet à Gilles Lipovetsky, répètent à l’envi : « Ils ne savaient pas ce qu’ils voulaient. » Ce qui m’a frappée, au contraire, c’est l’importance des projets, de tous les projets, du « changer la vie » ! Dans son métier, dans son quartier, on imagine parfois une société sans publicité, sans monnaie, sans concurrence… C’est passionnant. Les chauffeurs de taxi font grève avec les autres salariés pour dénoncer leurs conditions de travail, mais aussi pour pointer du doigt la pollution des villes. Les danseurs et danseuses de l’Opéra de Paris entrent dans le conflit social pour la première fois de leur existence : ils se posent des questions sur la place que pourraient occuper la danse et le corps dans une autre société. Les employés du musée de l’Homme réfléchissent à la manière dont un musée pourrait être autre chose qu’un conservatoire figé, au contraire un lieu vivant dans lequel le public serait partie prenante. Chez les lycéens aussi, la maturité politique est fascinante. Dans beaucoup d’établissements de France, des cahiers de doléances réfléchissent à la pédagogie. L’idée très répandue d’un 68 qui aurait donné naissance au néolibéralisme, à l’individualisme et au présentisme est fausse. Tous ces projets ne conçoivent pas l’émancipation individuelle déconnectée du collectif.
    68 serait donc une immense conversation politique qui saisit tout le pays ?

    « En 68 on a pris la parole comme en 1789 on avait pris la Bastille », a écrit le philosophe Michel de Certeau - si on en croit les archives, la phrase avait été prononcée par un inconnu dans l’Odéon occupé. Ce n’est pas juste de la palabre. J’y vois l’essence même du politique. C’est le politique en actes, à partir des choses les plus quotidiennes,les plus ordinaires. Enfin, on a du temps pour échanger. Enfin, à Flins [Yvelines, ndlr], les ouvriers ont le temps de réfléchir à leur vie, à leur travail : « Et si on n’avait plus de contremaîtres ? » C’est ce qui est fondamental, ce dont on doit tirer, sinon des leçons, du moins des espoirs pour aujourd’hui : 68, c’est se sentir légitime à la chose politique. Des ouvrières occupent leurs usines, plantent leurs tentes, organisent des sit-in. Le corps est engagé, très impliqué : s’asseoir par terre, s’approprier les lieux, pour les femmes de l’époque, ça n’est pas rien. Annie Ernaux le dit très bien : on abandonnait tous les carcans des corps engoncés.


    Pourquoi faites-vous une lecture de 68 par les émotions ?

    1968 est une expérience sensible du politique. Ce ne sont pas que du discours et des pratiques, mais de la joie et aussi la peur de ne pas être à la hauteur de l’événement. On sait qu’on vit un moment historique et cela rend heureux : ça ne sera plus jamais comme avant, se dit-on. En même temps, ça passe si vite ! Qu’est-ce qu’il faut faire ? Est-ce qu’on fédère les comités d’action ? A chaque étape, il faut prendre la bonne décision, avec cette peur de ne pas faire le bon choix…

    Le présent est embarqué dans l’histoire, le passé affleure bien souvent. 1968 mobilise les passés. On reprend la conversation interrompue en 1936 : le Front populaire a-t-il gagné ou perdu ? Sera-t-on trahi à nouveau ? La Commune, qui a alors presque 100 ans et dont la mémoire n’a cessé de se transmettre dans le mouvement ouvrier, est un leitmotiv des événements. On entend souvent : « La Commune n’est pas morte. » Et comment ne pas penser à une autre référence historique, les morts de la station de métro Charonne pendant la guerre d’Algérie face aux violences policières qui scandent les événements, dès le 3 mai ? Dans les archives de la police ou de la « police des polices », à lire les plaintes des badauds et les témoignages détaillés des violences policières, on ne peut que se demander comment il n’y a pas eu plus de morts. On parle peu, d’ailleurs, des morts de 68, sinon celle du jeune Gilles Tautin, et parfois celle du commissaire René Lacroix. Mais on oublie les noms des autres, Pierre Beylot et Henri Blanchet - les deux morts de Peugeot Sochaux -, le jeune manifestant Philippe Mathérion, le colleur d’affiches du PCF Marc Lanvin.


    Au commencement du livre, vous décrivez un climat marqué par la crainte du chômage…

    Le mythe des Trente Glorieuses mérite d’être interrogé. A l’époque, la vie et l’ordinaire s’améliorent, c’est indéniable. Mais on oublie qu’il y a encore cinq millions de personnes sous le seuil de pauvreté. C’est aussi ça, le déclenchement du Mouvement du 22 mars, à Nanterre : quand on va faire ses études de sociologie au milieu de bidonvilles, on voit que la prospérité n’est pas au rendez-vous pour tout le monde. Les conditions de travail aussi sont encore dures, les semaines font 46, 48 heures, voire plus, et une idée traverse toutes les catégories sociales : « On n’est pas des robots. » On parle beaucoup des accords de Grenelle, mais quand on plonge dans les archives des négociations locales, au plus près des entreprises, on voit que les salariés quémandent presque : « donnez-nous un bleu de travail supplémentaire », « donnez-nous des douches ». On a du mal à l’entendre aujourd’hui car la situation s’est considérablement dégradée depuis, mais en 68, on ne vit déjà plus dans une société de plein-emploi. Un discours naît sur « la crise des débouchés ». Du côté du pouvoir, comme du patronat ou des renseignements généraux, on commence à parler de « crise économique ». Il n’est pas anodin que l’ANPE soit créée en 1967. Dans les archives départementales, on est surpris de voir toutes ces usines qui ferment. Des jeunes munis de diplômes professionnels se retrouvent ouvriers spécialisés à la chaîne. Les étudiants sont bien conscients qu’ils sont privilégiés, mais ils estiment qu’il existe malgré tout une situation propre à leur génération : ouvriers ou étudiants, on n’est plus sûrs d’avoir la situation à laquelle on aspire. L’inquiétude est lancinante.


    Vous avez eu accès à des archives inédites : RG, préfectures, police, Elysée, etc. Dans quel état d’esprit est-on du côté du pouvoir ?

    On ressent le grand ébranlement. Et là aussi, la peur de ne pas être à la hauteur. On lit la grande lassitude de Pompidou dans ses correspondances. On sent De Gaulle perdu. Il se raccroche à l’histoire, à la figure de l’homme providentiel. Il y a beaucoup d’émotions de ce côté-là aussi… A un moment, les deux hommes lâchent prise, ils ne maîtrisent plus la situation. On le voit aussi au niveau local : c’est la panique, y compris dans des coins comme la Meuse ou la Creuse. Les préfets sont inquiets, les commissaires aussi. RG et policiers s’étonnent dans de nombreux rapports de la qualité de l’organisation de ceux qu’ils ont en face d’eux. Ils sont habiles, ils sont forts et courageux, ils ont un sens tactique, notent-ils. Pompidou et De Gaulle répandent l’idée du complot : De Gaulle y voit la main de Moscou ou de Pékin. Les renseignements généraux réfutent l’hypothèse d’une main étrangère, mais ils sont soucieux de repérer les militants, les militantes qui viennent de l’étranger.


    Vous montrez une focalisation de la police sur les étudiants étrangers ?

    Pas seulement les étudiants, tous les étrangers. Beaucoup sont interdits de territoire français ou expulsés. La traque de Cohn-Bendit après son arrêté d’expulsion, le 21 mai, qu’on retrouve dans toutes les archives des préfets, en est le symbole. Dans un petit village de la Creuse, toute la gendarmerie est mobilisée car on a cru le repérer dans un vieux moulin abandonné. Des patrons de Meurthe-et-Moselle demandent au préfet d’intervenir dans leurs entreprises occupées, celui-ci leur répond que la police est mobilisée au cas où « l’individu Cohn-Bendit » repasserait la frontière. Et il arrive à revenir en France, réapparaissant au beau milieu de la cour de la Sorbonne !


    68 a-t-il été une révolution ?

    Non, si on l’entend comme un renversement de l’autorité de l’Etat. La question du pouvoir est posée très fortement, mais d’un point de vue réflexif. Ce n’est pas le Grand Soir, mais c’est quand même une révolution anthropologique, qui peut nous aider à nous délester de nos critères de référence pour les remplacer par d’autres : non plus la concurrence mais la solidarité, non plus la compétition mais le commun, non plus le marché mais le partage, non plus la publicité mais l’art par et pour chacun. Il y a de la poésie chez les grévistes de chez Peugeot, qui font des fresques sur les murs de leur entreprise et affirment ainsi leur légitimité à faire de l’art. C’est pour cela qu’il ne faut pas opposer la lecture culturelle de 68 à sa lecture sociale.


    68 est toujours d’actualité ?

    La période actuelle est extrêmement dure, violente, parfois marquée par la perte de tout espoir. En 68 résistait tout de même une aspiration à des formes d’émancipation. Toutefois, on retrouve aujourd’hui des projets et des mobilisations ; des solidarités passent souvent inaperçues mais elles peuvent faire penser à l’énergie de ces années-là.

    Dans les années 80 est tombée une chape de plomb sur la pensée et le débat. A nouveau on se remet à avoir le droit d’imaginer autre chose que la pensée dominante. A Nuit debout ou sur les places occupées de tant de pays différents s’est exprimée une nouvelle prise de parole, mais aussi le rejet de son monopole. Beaucoup de gens font plein de choses avec le sentiment de ne pas en faire assez. Je ne crois pas du tout que nous soyons condamnés à la passivité.


  • Ludivine Bantigny : « Le monde ouvrier n’a pas disparu des radars de la mémoire »

    Le nouveau Magazine Litteraire 27/02/2018 / Propos recueillis par Simon Blin


    Plus on est jeune, plus on occulte la dimension ouvrière des manifestations de mai-juin 68, note Ludivine Bantigny, qui analyse les réponses de notre sondage Harris Interacrive. Le résultat d’un travail de reconstruction de la mémoire opéré par certaines figures emblématiques du mouvement.

    Ludivine Bantigny : En première approche, cette réponse ne surprend pas, évidemment. L’événement a marqué les générations qui l’ont directement connu, même celles et ceux qui étaient à l’époque enfants : c’était un moment en suspens, au sens strict extra-ordinaire, par les grèves, les occupations d’usines, de bureaux, de magasins, de ports, d’écoles, de lycées et d’universités, de théâtres et de maisons de la culture… Des personnes qui ne se connaissaient pas se sont mises à se parler. Il y avait des comités de grève, des comités d’action et de quartier. L’économie était bloquée. La joie parcourait les manifestations. Elle se mêlait aussi de peur chez celles et ceux qui ne voyaient dans la contestation qu’un chaos : le pouvoir brandissait d’ailleurs le spectre du totalitarisme et la hantise de la guerre civile. Ensuite, pendant des décennies et spécialement à chaque anniversaire, 68 est revenu en mémoire, en général pour comparer les nouvelles générations à celles qui avaient « fait Mai ». En 1986, lors du grand mouvement des lycées et des étudiants contre le projet de loi Devaquet, ou en 2006, lors de la grève contre le CPE (Contrat Première Embauche) défendu par Jacques Chirac et Dominique de Villepin, les commentateurs les plus sceptiques ou dubitatifs ont eu tendance à rabaisser ou dénigrer ces mouvements sociaux importants en avançant qu’ils n’avaient pas la flamboyance de 1968. On peut regretter que les plus jeunes n’aient pas une connaissance claire de ce qui s’est passé alors en France mais aussi un peu partout dans le monde, de Tokyo à Berkeley, de Milan à Berlin, d’Istanbul à Tunis et de Nantes à Strasbourg en passant par Paris et Nanterre ; on peut déplorer que cet événement si important, qui à certains égards a eu des retombées structurelles, profondes, soit si peu enseigné. Mais il faut nuancer. D’abord en se disant qu’après tout, mieux vaut que les jeunes d’aujourd’hui aient été épargnés par toutes les caricatures et les clichés qui ont défiguré 1968 et lui ont associé des conséquences supposées à mille lieues de ce qu’a été l’événement (le néolibéralisme, l’individualisme ou bien encore une petite révolte de « fils à papa ») : pour celles et ceux qui ont vécu cette grève générale, ce doit être douloureux de se voir ainsi dépossédé·e·s par quelques commentateurs ou même quelques anciens de 1968 qui tiennent aujourd’hui, si l’on peut dire, le haut du pavé politique et médiatique. Il n’est pas plus mal que les jeunes se fassent désormais leur propre opinion en lisant des articles ou des livres d’histoire. Et de surcroît, bien des jeunes engagés dans notre présent le plus brûlant sont avides de comprendre ce qui s’est passé et quels étaient les projets nés en 1968 pour réellement « changer la vie ».


    Mots associés à mai 68

    L. B. : Quand on regarde attentivement le « nuage de mots » constitué des réponses à cette question, on est d’abord frappé·e par une certaine justesse. Les manifestations et les barricades sont bien sûr présentes, mais aussi les grèves : c’est important et rassurant quant à la mémoire de l’événement. Pendant des années, et surtout à compter de la décennie 1980, un certain discours sur les événements a négligé absolument la grève générale alors que près de dix millions de personnes en France ont tout simplement décidé de s’arrêter, à un moment, de travailler, pour réfléchir à leur vie, à leur travail, à leur ville et leur quartier, à la manière dont ces vies pourraient changer, s’émanciper des carcans qui pesaient alors sur la société. « Ouvriers » est un mot largement supplanté par le mot « étudiants », mais il est tout de même présent ce qui est réconfortant quand, là aussi pendant des années, le monde ouvrier semblait avoir disparu des radars de la mémoire. « Révolte » et « révolution » apparaissent aussi en bonne place, ce qui semble adéquat à l’événement : ses participantes et participants avaient vraiment l’espoir de changements profonds, entre réformes et révolution. On travaillait beaucoup à cette époque, en moyenne 46 voire 48 à 50 heures par semaine et on ne voulait plus perdre sa vie à la gagner. On rejetait une sorte de mécanique de l’existence et les salariés qui, dès 1967, avaient fait grève dans les usines Rhodia aspiraient à être « des hommes, pas des robots ». Des chrétiens, catholiques notamment, et parmi eux des prêtres ont participé à l’événement et soutenu les grévistes en rejetant le critère de l’argent-roi dans une société de plus en plus tournée vers la productivité à outrance, le consumérisme et la publicité. Certaines et certains avaient, au-delà, l’espoir d’en finir avec une société du capitalisme et du marché : il est donc logique que « révolution » figure en bonne place dans ce « nuage ».

    À y regarder de plus près cependant, si l’on peut comprendre que le mot « étudiants » figure en si bonne place – centrale, dans cette composition de mots –, on se dit qu’il y a encore beaucoup à faire pour souligner que les étudiantes et étudiants étaient alors une petite minorité (12 % de leur classe d’âge seulement). En réalité, non seulement les premières grandes grèves, les premières barricades et les premiers lancers de pavés, dès l’automne 1967 et le début de l’année 1968, étaient le fait d’ouvriers et de paysans, à Redon, Quimper ou Caen, mais encore les étudiants de Nanterre et du Quartier latin ont été rejoints dès les premiers jours de mai par des jeunes de toutes conditions, beaucoup d’ouvriers, d’employés, de techniciens, de jeunes boulangers, bouchers, coursiers, plongeurs de restaurant ou encore garçons de café… Il y a eu très tôt un brassage social dont les mots retenus ici ne rendent pas compte.

    Un autre fait frappant est que le mot « occupations » n’apparaît pas ; c’est pourtant une singularité profonde de l’événement, ce qui le rapproche du Front populaire. Enfin, il est question de la « Sorbonne » et de « Paris », et pourtant, tout le pays a été traversé par le mouvement. Partout il se passe quelque chose, des grèves même dans de toutes petites entreprises, de manifestations et des rassemblements. L’événement 1968 est tout à la fois très local, national et mondial.


    Critiques de mai 68

    L. B. : Cette réponse est très étonnante et mérite qu’on s’y arrête. Si les responsables politiques ont peu à peu perdu la confiance des citoyens, c’est en raison des politiques menées et non pas « à cause » de 68. Si cette confiance s’est « dégradée », c’est parce que bien des promesses n’ont pas été tenues et bien des espoirs ont été déçus. Parmi les protagonistes de l’événement 1968, certaines et certains ont cherché à repenser la démocratie et à lui retrouver de nouvelles formes, comme avaient pu le faire des révolutionnaires au XIXe siècle : assemblées générales, comités d’entreprises et de quartiers, démocratie directe, idée que tout un chacun est légitime à s’occuper de la chose politique, de ce qui fait du commun et de ce qui fait la « cité » (la polis grecque qui donne notre mot « politique »). Cette conception n’a jusqu’à présent pas été mise en œuvre, pas davantage qu’elle ne l’a été en 1848 quand la République a été instaurée et que des ouvriers avaient imaginé alors une république fondée sur la démocratie directe. Mais rien ne dit que cette idée soit obsolète et rien ne dit qu’elle ne reviendra pas en force, étant donnée l’immensité du désenchantement à l’égard de « représentants » qui parfois ne représentent que leurs intérêts…

    Propos recueillis par Simon Blin

    Infographie par Sandrine Samii


  • Mai 1968, selon Ludivine Bantigny

    Le Télégramme 09 mars 2018


    Elle le dit avec franchise : Ludivine Bantigny n’aime pas les commémorations. Son dernier ouvrage « 1968, de grands soirs en petits matins » (Seuil) est en librairie depuis le 4 janvier. La date de sortie, on s’en doute, n’est pas fortuite, l’éditeur ayant voulu opportunément marquer le coup du cinquantenaire. Mais le livre, souligne-t-elle, était prévu pour octobre 2017. Quoi qu’il en soit, Mai-1968, un demi-siècle après, interroge, suscite la curiosité, du moins celle des chercheurs.


    Les racines de la crise remontent à 1967

    Invitée, mercredi dernier de la Liberté de l’esprit, l’universitaire a d’abord fait le récit d’une méthode, celle de l’historienne de terrain. Il fallait à Ludivine Bantigny aller au plus près des anonymes. Pour cela, elle s’est imposée de ne travailler que « sur les archives qui ont surgi au vif des événements ». Cela s’est traduit par de longs mois de travail dans des fonds d’archives publics et privés en région. Mais aussi à Paris, à la BNF où dit-elle « 10.000 pièces d’archives » ont été consultées. Mai-1968 ne se limite pas à ces quelques semaines printanières particulièrement agitées. Les racines de la crise remontent à 1967, un temps où les grèves se multiplient.
    Les bas salaires, les difficultés de la petite paysannerie alimentent les fronts de la colère. Au coeur de la crise, partout en France, « le temps est suspendu, un moment extraordinaire, au sens propre du terme », comme il en existe peu (1848, 1936) dans notre histoire. Pour Ludivine Bantigny, 1968 constitue « une formidable prise de parole qui invite tout un chacun à se sentir légitime ». Il n’y a pas un Mai mais des Mai. Ludivine Bantigny évoque les 10 millions de grévistes, mais aussi le rôle de l’extrême-droite durant la crise. Il y a aussi un troisième agrégat « des gens qui s’inquiètent et qui ne veulent pas prendre partie ». Bref, 68 ne peut se résumer aux barricades du Quartier latin ou à la figure de Daniel Cohn-Bendit.


    Déformé, caricaturé pendant des décennies

    « Mai 68 a été déformé, caricaturé pendant des décennies, à gauche comme à droite », insiste Ludivine Bantigny. À l’issue d’une conférence riche, les questions fusent dans le public. Les témoignages aussi d’ailleurs. Chacun ou presque (paysan, fonctionnaire, lycéen) y va de son anecdote. Quelques peurs ressurgissent, des espoirs aussi avec, 50 ans après, une césure avec le monde ancien façonné par un vieux général au pouvoir depuis une décennie.


    Gilles Carrière

  • J’avais 20 ans quand les événements de 68 se sont passés . Pour moi le changement,c’était que des personnes appartenant à des classes sociales différentes étaient décidées à se parler,à échanger des idées,à se connaître davantage pour mieux se comprendre et rendre la vie de chacun plus
    heureuse . La France était déjà rentrée dans la société de consommation . On se voyait pris dans un cycle de production-consommation qui se renforçait sans cesse . L’essentiel déjà comme aujourd’hui c’était d’avoir et non pas d’être. La position sociale de l’individu déterminait s’il avait tort ou raison peu importe l’expression de ses idées . Désormais tout le monde sans discrimination pouvait dialoguer,avait droit à une écoute . Jean-Paul Sartre avait raison de dire que l’imagination prend le pouvoir . Cependant il aurait dû rappeler sa propre formulation philosophique : " L’homme est un projet" .
    Or les diverses Assemblées Générales tenues dans le monde étudiant et le monde du travail n’ont pas su s’accorder pour construire un projet politique,économique et social commun . Le mouvement révolutionnaire en panne de projet commun viable finit par s’essouffler . Le pouvoir politique en place n’eut alors aucune difficulté à récupérer ce mouvement de contestation,renforcer son influence après de nouvelles élections à l’Assemblée Nationale .
    A partir de ce moment-là le patronat se mit à investir à tour de bras dans le machinisme . Il fallait à tout prix diminuer le nombre d’emplois pour dépendre de moins en moins des ouvriers et des employés,remplacer les hommes par les machines . Le taylorisme dans l’entreprise fut élaboré de manière à être de plus en plus performant . Des recherches dans la robotisation se développèrent de plus en plus dans tous les secteurs,en particulier dans l’automobile . L’informatique à partir des années 1980 fut rapidement mis en place pour assurer un plus grand nombre de prestations dans un temps plus court . Le patronat devenait ainsi de moins en moins dépendant de la main-d’oeuvre . Il s’en suivit un chômage important qui dissuadait le prolétaire de toute critique envers l’encadrement et le patron . L’ouverture mondialisée des marchés permit à nos plus grandes entreprises de réaliser 40% de leurs chiffres d’affaire à l’étranger . Cette externalisation les protégeait d’une grève importante des travailleurs français .
    Le capitalisme de production et financier a triomphé . Les nouvelles technologies aident à son développement . Si cette dialectique économique agressive continue, le monde se divisera en une classe sociale très riche minoritaire et une classe sociale très pauvre et très nombreuse . Nous allons donc vers une paupérisation des masses qui ne peuvent louer que leur force de travail . Comment éviter cette issue malheureuse ?

  • Texte publié dans le club de Médiapart par Ludivine Bantigny le 16 avril 2020

    Entre les deux il n’y a rien ? Jeter des ponts concrets entre aujourd’hui et demain

    Dans son récit plein d’espoir, de force et de rage, Entre les deux il n’y a rien, l’écrivain Mathieu Riboulet évoquait celles et ceux qui « posent leurs intelligences, leurs cœurs et leurs corps au milieu du chemin pour que le cours des choses dévie[1]. » Que le cours des choses dévie : plus que jamais, nous en éprouvons aujourd’hui non seulement l’envie, mais la nécessité. Cet incroyable temps en suspens met en crise les certitudes les plus établies et les préceptes les plus chevillés. C’est un moment historique, au point que certains le perçoivent comme le vrai début du siècle[2]. Printemps 20 : un tournant du temps. Qu’en ferons-nous, collectivement ?

    D’ores et déjà une foisonnante intelligence en acte se déploie. Les luttes ne cessent pas. On l’a vu dès les premiers exercices du droit de retrait, les grèves, les propositions d’actions, la vaste collecte de témoignages pour documenter la situation et fédérer la défense des droits. Le confinement n’est pas un écrasement et les injonctions à l’« union sacrée » ne dupent pas. Le « Circulez y a rien à voir » ne sera jamais de saison, pas plus que les assignations : à approuver, se taire, s’aligner. Nos capacités critiques sont intactes, comme notre force de riposte.

    Deux pôles se forgent dans cette ébullition, qui ne sont pas sans lien. D’abord, il y a les plans d’urgence, les appels dont l’importance est immense sur ce dont nous avons besoin sans attendre, ici et maintenant : pour les services publics de la santé et du soin, contre les attaques faites au droit du travail, contre les violences exacerbées, policières et sécuritaires, en solidarité active avec les personnes les plus touchées. Et puis il y a les élaborations fécondes, puissantes, fortes de leur savoir et de leurs savoir-faire, sur ce que pourrait être « le monde d’après ». Face à un capitalisme destructeur et mortifère, face aux inégalités vertigineuses que la crise sanitaire révèle à plein degré, comment ne pas aspirer à une société qui en serait débarrassée ? Car quels que soient nos mots d’ordre et nos slogans, dans le capitalisme nos vies vaudront toujours moins que leurs profits.

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    Rien d’« extrême »

    La démonstration en est faite à la puissance vingt ou cent ces derniers temps. Et nous avons toute légitimité à récuser le cortège d’épithètes qui vient à la tête de qui a peu d’arguments : « lunaire » ou « extrême », c’est selon. Nous ne sommes ni l’un ni l’autre. Extrême, quoi de plus extrême que ce que nous vivons ? Quoi de plus extrême que cette violence au nom d’impératifs économiques et de compétition ? Que ces mensonges d’État ? Que le cynisme morbide d’un préfet Lallement ? Que la privation d’eau pour les migrant-es contraint-es de boire l’eau d’un canal, dans notre capitale ? Que des personnes laissées sans soin parce qu’elles ont plus de 70 ans ? Que des stocks d’armes à foison, par contraste avec les stocks de masques ? Que ces dépenses militaires – les 46 milliards du Rafale représentent quarante ans de salaire pour 46 000 infirmières[3] ? Que ces trains de banlieue bondés en pleine épidémie, parce que des milliers et des milliers de personnes sont contraintes d’aller travailler, sans la moindre protection et sans considération de leur santé, souvent pour des productions sans rapport avec les exigences vitales ? Que ces dividendes par milliards distribués aux grands actionnaires – parmi lesquels tant de fonds de pension – quand nous manquons de l’élémentaire[4] ? Que cette bataille d’États-voyous qui se volent leurs cargaisons de masques – et viendront ensuite invoquer leur Union européenne[5]… Quand des gens meurent à petit feu dans des camps, femmes, hommes et enfants, ou périssent pour cause de frontières, ou bien encore noyé-es dans nos mers ? « Lunaire » ? Ce qui est lunaire, c’est de penser que cette organisation des rapports sociaux, de la production, de la consommation, des atteintes mortelles faites à la terre et au vivant, pourrait n’avoir pas de fin. Lunaire, de croire que tout cela serait inévitable, inéluctable, aussi évident que l’air respiré – de plus en plus infecté. Que tout ceci, donc, pourrait n’avoir pas de fin, sinon celle de notre destruction.

    Mais entre les deux ? Entre aujourd’hui et demain ? Entre les deux il ne saurait y avoir rien. Tant de collectifs, d’associations, de syndicats, d’organisations politiques, et tout simplement tant de celles et ceux qui agissent au présent réfléchissent à l’urgence et au jour d’après. Restent un manque – et une frustration. À quelles conditions concrètes, sociales et politiques, pourraient être réalisées ces revendications et ces aspirations ? Quels sont les ponts à jeter entre nos exigences de l’urgence et le monde que nous voulons ? Souvent il n’en est rien dit, rien pensé ni imaginé. Le mot est peut-être imposant, mais lançons-le : il nous faut nous emparer de questions stratégiques. Elles n’auront pas de réponses toutes faites, clés en mains ou recettes. Mais sans elles, le jour d’après n’aura pas lieu ; il restera abstrait, espéré, désiré. Surtout qu’en face – car c’est vrai Monsieur Lallement, « nous ne sommes pas du même camp » –, la stratégie est bien établie ; elle est féroce, implacable et redoutable. Or, nous avons perdu la familiarité de ces enjeux, comme s’ils nous inquiétaient ou nous paralysaient. On les trouvait d’abondance à diverses époques fertiles en espérances réelles pour un futur émancipé, et par exemple dans les « années 1968 ». Mais pendant des décennies on nous a dit et répété qu’il n’y avait non seulement pas d’alternative, mais plus guère d’espoirs à avoir. C’était ce monde-là et rien d’autre, tel qu’il va et ne va pas – « c’est comme ça ». Cette imposition, qui a tant détruit sur son passage, a aussi en partie abîmé notre capacité créatrice en matière de stratégie.

    Stratégie : prenons ce mot sans grandiloquence[6], comme les manières concrètes de nous réapproprier, là où nous sommes, des formes de décisions sociales et politiques qui sont autant de coups portés dans la cuirasse du système, autant de mises en cause de sa fausse évidence – et de sa violence. S’il est vrai qu’« il est de la nature des déclarations de principe de rester muettes quant aux conditions de réalisation des principes[7] », il nous faut pourtant, collectivement, dans le mouvement le plus vaste qui soit, réfléchir à ces conditions et leurs premières mises en pratique. Pour cela, des alliances sont nécessaires. Nos forces sont si belles puisées aux luttes d’entreprises, engagements féministes, combats pour l’émancipation des sexualités, mouvements antiracistes, soulèvements écologistes… La crise terrible que nous vivons, pour qu’elle nous soit salutaire, exige des unes et des autres, organisations de toutes sortes, qu’elles modifient leurs pratiques, acceptent de dépasser les divergences, de jeter les clivages par dessus les moulins et travaillent ensemble pour « changer de base ». Et ce d’autant plus face à la crise économique qui vient, d’une violence sans précédent si nous ne combattons pas frontalement ses fondements : saurons-nous ne pas la payer ? Tout événement historique métamorphose les consciences, par un effet d’accélération souvent fascinant. Si nous sommes d’accord pour dire que « rien ne sera plus comme avant », alors nous non plus, nous ne pourrons plus être comme avant : partis et formations politiques attendant patiemment les prochaines échéances électorales pour se présenter à l’identique, comme si de rien n’était et comme si rien n’avait changé ; collectifs menant un travail de terrain formidable, mais chacun dans son couloir ; certains ne voyant que « par le bas » ; d’autres ne jurant que dans l’État. Il nous faut faire front commun et s’entendre sur ce qui pourrait, justement, faire commun.

    Comment ? Aucun texte évidemment, jamais, n’apportera de réponse à une telle question. Tout l’enjeu est déjà de se sentir légitimes à la soulever. Des expérimentations, hier et aujourd’hui, ont creusé des brèches essentielles qui donnent de quoi avancer. Elles articulent l’auto-organisation et l’enjeu du pouvoir. Car il faut bien le poser. Si nos solidarités sont foisonnantes, aujourd’hui en particulier, dans nos immeubles, dans nos communes, dans nos quartiers, là où l’on est, elles ne suffiront jamais tant qu’on n’aura pas affronté ce système délétère. Pour exemple, grâce à des réseaux d’entraide, des sans-logis et des migrant-es sont relogé-es dans des appartements laissés vacants, avec l’accord de leurs locataires ou de leurs propriétaires. Mais pour combien de temps ? Et avec quelle pression épuisante, comme un rocher de Sisyphe qui menace sans cesse de nous écraser ? Alors, s’il nous faut à toute force exalter ces solidarités parce qu’elles nous donnent une belle idée de ce que serait et sera le monde d’après, nous ne pouvons en rester là.

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    Moins d’autos, plus d’auto-

    Osera-t-on ceci : il faut moins d’autos et bien plus d’auto : la mise en pratique de contre-conduites puisées au refus de la passivité et à l’auto-organisation, une manière de s’habituer à prendre ses affaires en mains. Nous vivons généralement une double dépossession : des conditions de notre travail, sur le plan socio-économique, et de la décision démocratique, sur le plan politique. Sur ces deux plans et de manière imbriquée, il nous faut poser les conditions de la réappropriation. C’est aussi une façon de briser la scission entre le politique et l’économie. Expérimenter les assemblées générales, les comités de grève élus, les comités d’action et de base, c’est tracer un profond sillon démocratique. D’autres expériences vont encore dans ce sens, celui d’une réappropriation ordinaire pensée dans sa quotidienneté : autoréductions dans les supermarchés, réquisitions de logements vacants, refus collectifs de loyers trop élevés, actions directes dans les transports avec jonction entre les travailleur-ses du secteur et les usager-es, formation de comités d’action populaire, collectifs de grands ensembles, de quartiers et de localités… Autant de refus opposés à la passivité, façons de partager des savoirs et des savoir-faire, manières de ne pas s’abandonner aux seuls spécialistes et experts. Un avocat vient de lancer un référé pour faire interdire la distribution des dividendes aux actionnaires, en déployant une solide argumentation juridique mais aussi, bien sûr, politique[8]. C’est une brèche, là encore : une manière de fragiliser le système en refusant d’y adhérer, en dévoilant son fonctionnement, en rendant tangible et concrète la possibilité de faire autrement.

    Nous l’entendons plus que jamais, il faut repenser le travail de manière radicale – à la racine – quant à ses formes, son sens et son utilité sociale. Le repenser à la fois dans ce qu’il a de réjouissant et de créateur hors du rapport salarial contraint et aliénant, et de destructeur dans tant d’existences (maladies professionnelles, souffrances au travail, jusqu’aux suicides sur le lieu même de cette souffrance) mais aussi pour l’environnement[9]. Le repenser en faisant accepter ce qui devrait pourtant être une évidence : il nous faut travailler beaucoup moins pour faire bien autre chose de nos existences, pour leur réserver bien d’autres réjouissances, et tout simplement pour des raisons d’équité et de partage. Diminuer considérablement le temps de travail permet de libérer un autre temps, différent, voué à tous les épanouissements ; il offre aussi de dissocier le droit à un revenu suffisant et l’occupation permanente et stable d’un emploi ; il suppose enfin de refuser la soumission de nos vies aux impératifs de la rentabilité du capital et de la compétitivité. « Le temps de travail [peut cesser] d’être le temps social dominant »[10].

    Mais comment repenserons-nous le travail[11] ? Par des comités d’action et de décision dans les services publics et dans les entreprises, par celles et ceux qui travaillent et produisent. À l’hôpital, c’est le personnel soignant qui doit pouvoir décider, et non des directrices et directeurs d’hôpitaux recruté-es pour leur profil de managers. Mais c’est valable dans chaque secteur. L’autogestion n’est pas réservée au passé. On peut imaginer des commissions chargées d’étudier la formation, la définition des postes, les méthodes de travail, le budget, ce qu’il faut produire ou non, ce qui est utile ou non… On peut aussi concevoir des associations de producteurs-consommateurs[12]. Et bien sûr des circuits courts pour redonner pleine place au vivant. Il est bien des étapes intermédiaires qui peuvent familiariser avec le droit de regard et le droit de décider. Exiger l’ouverture des livres de comptes et la fin du secret bancaire est le moyen de révéler et contester la formation des profits et l’absurdité des dividendes aussi vertigineux qu’insensés. Imaginer un droit de veto sur les cadences et les licenciements, c’est concevoir un pouvoir embryonnaire face au commandement jusque-là inaltéré des employeurs. Dans tous les cas, il faut pouvoir se réapproprier la capacité à agir par nous-mêmes. La démocratie véritable, la démocratie vraie peut se concevoir comme une participation active et créative, sans pouvoir « extérieur ». « La démocratie, en ce sens à la fois politique et social, est le pouvoir des gouvernés qui se découvrent collectivement gouvernés, et qui dans cette découverte refusent ensemble l’assujettissement[13]. »

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    Assemblée constituante et nouveaux États généraux ?

    Il y a des questions à poser en pleine sincérité aux organisations de gauche, en particulier à toutes celles et tous ceux qui y engagent leur temps et leurs espoirs. C’est le cas notamment de La France insoumise. Évidemment c’est la force de gauche incontournable dans le paysage électoral et on ne saurait balayer ce cadre d’un revers de main, au risque de l’irréalisme, mais à condition d’imbriquer ce cadre-là dans d’autres cercles bien plus vastes. Les onze mesures d’urgence avancées par LFI sont pour beaucoup justes et importantes dans les circonstances. C’est vrai, « le salut commun doit l’emporter sur la loi du marché[14] ».

    On ne discutera pas ici du détail[15] mais bien plutôt des moyens. Comment se mettront en œuvre ces mesures d’urgence ? Et qui le fera ? LFI ne le dit pas, et ne dit pas non plus qu’il faut attendre 2022. Mais la question est posée. 2022, d’accord, ne le négligeons pas puisque des millions de personnes s’y reconnaissent. LFI met en cause, à juste raison, les institutions de la Cinquième République. De fait, ces institutions écornent la démocratie. Elles permettent de concentrer le pouvoir entre les mains d’un seul homme. Elles réduisent le parlement à une fonction de croupion. Et, on le voit avec Emmanuel Macron, elles permettent qu’un président terriblement mal élu puisse appliquer une politique destructrice des conquis sociaux à la manière d’un rouleau compresseur. Mais alors, faut-il qu’un autre homme seul se présente à ces élections ? Ferons-nous, collectivement, des propositions différentes, alternatives, à la mesure de ce qu’exige la crise ?

    Voilà ce qu’on pourrait imaginer : qu’importent les institutions de la Cinquième République et leur personnalisation autour d’un supposé homme providentiel. Si des forces de gauche proclament qu’elles veulent rompre avec ces institutions, alors qu’elles le fassent en brisant aussi avec ce qu’exigent ces élections présidentielles conduisant au choix entre peste et choléra. Présentons une candidature collective, avec des figures connues ou non des organisations politiques et du mouvement social. On nous rétorquera que la Constitution l’interdit ? Qu’à cela ne tienne. Au jour où il faudra selon le calendrier électoral donner un nom et une identité, on tirera au sort. Car au fond qu’importe la personne, puisque porter cette force au pouvoir, c’est aller immédiatement vers la dissolution de ces institutions et la convocation d’une assemblée constituante, en lien étroit avec le mouvement et les luttes sociales. Pour cette assemblée convoquée à la manière de nouveaux États généraux, nos cahiers de doléances seront des cahiers d’espérances. Ça paraît irréel ? Pas vraiment : plutôt cohérent et conséquent. Il nous faut de toute façon trouver des chemins stratégiques qui soient à la hauteur de la situation – de sa violence, de sa gravité, mais aussi des espoirs qu’elle porte.

    De fait, parmi les questions majeures figure celle du rapport de forces décisif à instaurer face au pouvoir d’État. En bien des moments historiques, l’enjeu d’un contre-pouvoir s’est posé, qui puisse déboucher sur une situation de double pouvoir. Ce contre-pouvoir pourrait être la fédération des forces auto-organisées localement, une manière tout à la fois de sortir les expériences locales de leur isolement et de forger une vaste force qui pose concrètement la question d’un pouvoir commun et émancipateur.

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    Lieux communs, lieux du commun

    En 2005, lors du débat sur le Traité constitutionnel européen, nous avons fait vivre une démocratie de quartier. Des comités de discussion et d’action se sont créés. Nous avons rendu active cette formidable intelligence collective qui permet d’examiner ce qui nous est proposé comme une évidence incontestée, d’élaborer une puissante contre-expertise et de nous organiser. Reproduisons ces expériences à large échelle, dans nos communes, dans nos quartiers, comme les mouvements des places occupées en ont fait la démonstration. La démocratie est bel et bien là, les lieux communs aussi, lorsque précisément nous les rendons vraiment communs.

    Avec les occupations de places, les zones à défendre, Nuit debout, le soulèvement des gilets jaunes, les assemblées de lutte et de grève, le politique se déplace dans d’autres espaces que les lieux de pouvoir, des espaces d’autonomie où il s’agit de débattre et décider. La démocratie y est repensée. Le Référendum d’initiative citoyenne (RIC) est ainsi âprement discuté. Pour certaines et certains, c’est un moyen de se réapproprier la démocratie. Pour d’autres, ce pourrait tout autant être un leurre : le référendum a des origines bonapartistes, il peut servir un gouvernement autoritaire qui saurait faire preuve d’une propagande massive pour en détourner le principe. Quoi qu’il en soit, une réflexion se dessine pour démocratiser la démocratie, la revivifier, lui rendre substance et consistance là où elle est tant abîmée. C’est tout l’enjeu des assemblées populaires et des appels concrets à les généraliser en les fédérant, depuis Commercy, Saint-Nazaire, Montceau-les-Mines et Montpellier avec les « assemblées des assemblées », jusqu’à la Commune des communes organisée en janvier 2020 à Commercy. Il s’agit là de reprendre confiance en sa force démocratique, en l’intelligence collective aussi, porteuse de capacité créatrice et émancipatrice, par un « autogouvernement des gens ordinaires[16] ».

    Dans un contexte où l’État se fait de plus en plus policier, où la « possibilité du fascisme[17] » devient une hypothèse politique plausible, on ne peut plus continuer comme avant, notamment en termes électoraux. Il y a un niveau d’abstention impressionnant qui ne signifie pas du tout une dépolitisation mais souvent des convictions et un engagement déplacés, mis ailleurs. Dans ce cadre, le communalisme fondé sur des assemblées populaires décisionnaires est une voie essentielle : décider là où on est. Mais ce n’est évidemment pas suffisant : des communes libres ne permettront pas en elles-mêmes de modifier les rapports sociaux, et notamment les rapports de production, dans leur structure même. Il faut donc des projets plus vastes, qui rompent avec l’organisation capitaliste de la vie en tant que rapport de propriété et d’exploitation.

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    Adieux au capitalisme

    Le capitalisme est parvenu à faire de presque tout un marché[18]. C’est sa logique et son principe. Car sa capacité à faire du monde une « immense accumulation de marchandises » est aussi puissante que redoutable, aussi impressionnante qu’implacable. C’est la matrice maximisatrice d’un profit incessamment recherché jusqu’à épuisement total – des ressources et du travail, de la planète et de nos vies. Le capital procède par captations, promoteur d’un monde où toute valeur d’usage peut être happée par une valeur d’échange désaccordée, vissée à l’obsession du chiffre et de la compétition, au management par objectifs et à la performance évaluée. Il alimente l’évolution en apparence inéluctable où nos existences et ce qui en fait la saveur pourraient être tout entières placées dans un rapport marchand, sous l’égide d’un calcul économique. En cela, le capital n’a aucune valeur, entendue ici au sens d’un principe moral – une éthique d’existence. Il nourrit la dépossession.

    Il faut se le rappeler, cependant : non seulement, évidemment, le capitalisme n’est pas de tout temps, mais il aura un jour fait son temps. C’est ce que la péremptoire affirmation du TINA[19] entend faire taire. L’économie, en soi, n’est rien moins qu’une organisation de la production et un partage des richesses historiquement déterminés. Si le capital est une puissance dont la souche est le profit tiré du travail et son acharnement à le soumettre, il est situé. En cela, il est fort mais fragile, si tant est qu’on veuille bien le considérer comme tel : localisé dans le temps, quand bien même il puiserait sa solidité à vouloir le faire oublier.

    Même si le néolibéralisme continue d’être combattu en étant souvent déconnecté de son ancrage dans un capitalisme dont il pousse la logique jusqu’au bout, l’imbrication d’une opposition antilibérale dans une opposition anticapitaliste plus radicale est en train de se faire, comme le suggère Jacques Rancière : « nous sommes parvenus au terme d’une grande offensive, que certains appellent néolibérale, et que je nommerais plutôt l’offensive du capitalisme absolu, qui tend à la privatisation absolue de tous les rapports sociaux et à la destruction des espaces collectifs où deux mondes s’affrontaient »[20]. Il ne faut pas être Jacques Rancière pour le penser. Selon un sondage réalisé il y a quelques années, 26 % des personnes interrogées estimaient « que le capitalisme fonctionne mal et qu’il faut l’abandonner » ; 54 % jugeaient « qu’il fonctionne mal mais qu’il faut le conserver parce qu’il n’y a pas d’alternative »[21]. On aimerait savoir ce qu’il en est aujourd’hui. À présent que l’on en apprend chaque jour : « La destruction progressive des systèmes de santé publique et des stocks stratégiques de masques répondent à une rationalité : celle du capitalisme. On ne fait pas de stock, cela coûte cher sans générer de profits immédiats ; cela immobilise du capital[22]. » Il y a deux ans à peine, un rapport mené sous l’égide de l’OMS alertait sur le danger d’une telle pandémie, décrivant rigoureusement ce qui nous arrive aujourd’hui. Aucun compte n’en a été tenu. « Pourquoi ? Il y a d’abord la croyance aveugle dans les capacités du marché. S’y rajoute ensuite l’insouciance à l’égard des conséquences sociales. Enfin, parce l’ordre politique en place doit d’abord servir les intérêts de l’oligarchie financière[23]. »

    En adressant ses « adieux au capitalisme », Jérôme Baschet retrace l’expérience zapatiste dont il est familier. Il définit le capitalisme comme une organisation sociale – et non pas seulement comme un système économique – à la « redoutable plasticité », capable d’intégrer toutes les contestations. C’est bien pourquoi il faut lui rétorquer par des formes d’existence absolument différentes, qui lui échapperaient. Cette expérience pratique existe dans les zones zapatistes du Chiapas au Mexique, sans qu’elle soit vue là comme un schéma à appliquer voire à plaquer. Des formes non étatiques de gouvernement y sont proposées dans les communes autonomes, sur la base d’une rotation rapide de mandats révocables à tout moment et d’un rejet de toute spécialisation/professionnalisation des tâches politiques – vues davantage comme des charges (cargos), des services rendus –, dans la perspective d’un autogouvernement. Le pouvoir, dans ces conditions, devient à son tour obéissant : s’y abolit la séparation entre « gouvernés » et « gouvernants ». Le principe est alors celui d’une dignité partagée, dans un monde non pas compétitif mais coopératif. La connaissance de sociétés non capitalistes peut inspirer des projets, sans être considérées comme des modèles. L’« âge du faire » remplacerait le travail, nous mettrions nos savoirs en commun et les choix seraient arrêtés collectivement. Nos pratiques seraient moins spécialisées, nous nous sentirions moins amputé.es à n’être que ceci ou cela, philosophe ou ébéniste, artiste ou charpentier, éboueur ou journaliste, dans le clivage cinglant du manuel et de l’intellectuel qui en réalité nous dépossède. Outre les gadgets de plastique qui envahissent nos vies ordinaires, tant de choses deviendraient inutiles une fois la logique marchande extirpée : armement, banques, finance, assurances, marketing et publicité[24]. Ce seraient de nouvelles façons de s’interroger sur ce qui est parasite dans ce monde-ci, quand on y réfléchit. Une manière aussi d’établir et de restaurer la gratuité, là où elle apparaît encore comme un rêve aberrant – et pourtant… Pour exemple, la gratuité des transports publics, outre la justice sociale et écologique qu’elle érigerait en principes intangibles, ferait disparaître des dispositifs de contrôle coûteux autant qu’humiliants.

    Le thème du « commun », des « communs », apparaît central dans ces réflexions renouvelées, pour partie inspirées des notes de Marx en 1844 : « Supposons que nous produisions comme des êtres humains : chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre... J’aurais dans mes manifestations individuelles la joie de créer la manifestation de la vie, c’est-à-dire de réaliser et d’affirmer dans mon activité individuelle ma vraie nature, mon être-commun. Nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre ». Les communs – commons – sont certes des ressources et des biens, parmi lesquels des ressources naturelles menacées par la crise écologique ; mais ils renvoient tout autant à une façon de s’occuper de ces biens. Les communs ne sont pas forcément ou pas seulement des choses, des objets ou des biens : plutôt et tout autant des actions collectives et des formes de vie – des relations sociales fondées sur le partage et la coproduction. Les communs constituent moins un donné qu’une intelligence collective en acte[25].

    Ces espoirs portent en eux des volontés de solidarité, d’association et de coopération. Ils aspirent à une vie bonne, juste, humaine – sans négliger sa beauté et le plaisir qu’elle inspire. Ils changent les critères de référence : non plus le marché mais le partage, non plus la concurrence mais la solidarité, non plus la publicité mais l’art par et pour chacun, non plus la compétition mais le commun. Tout cela n’a rien de lunaire ni d’extrême. Et nous avons pleine légitimité à le dire, à le tenter, à l’organiser : plus que jamais. Bien sûr, nous ne savons pas dans quelle mesure cela « prendra ». Mais le temps présent requiert absolument que nous le mettions au débat[26].

    Cet article a été également publié dans la revue Contretemps

    Une version courte est parue dans Le Monde du jeudi 16 avril 2020

    [1] Mathieu Riboulet, Entre les deux il n’y a rien, Lagrasse, Verdier, 2015, p. 29.

    [2] « Les historiens considèrent volontiers que le XXe siècle débute en 1914. Sans doute expliquera-t-on demain que le XXIe siècle a commencé en 2020, avec l’entrée en scène du SARS-CoV-2. » (Jérôme Baschet, « Le XXIe siècle a commencé en 2020, avec l’entrée en scène du Covid-19 », Le Monde, 2 avril 2020, https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/02/jerome-baschet-le-xxie-siecle-a-commence-en-2020-avec-l-entree-en-scene-du-covid-19_6035303_3232.html)

    [3] Le programme du Rafale a coûté 46 milliards d’euros aux contribuables (https://omnirole-rafale.com/le-rafale-en-chiffres/). Cela correspond au salaire chargé de 46 000 infirmièr-es pendant 40 ans. Les armes thermonucléaires coûtent 4,7 milliards d’euros chaque année. Cela correspond à 100 000 lits en soins intensifs + 10 000 ventilateurs + 20 000 infirmier-es + 10 000 médecins pendant un an. Je dois ces précisions à Mathias Delori, que je remercie.

    [4] Le 30 mars, Gérald Darmanin en appelle à nos dons pour soutenir les entreprises. Le 1er avril, Total distribue 1,8 milliard d’euros à ses actionnaires (dont beaucoup de fonds de pension).

    [5] « Incapables de produire des masques en nombre suffisant en pleine pandémie de coronavirus, les États se livrent à une guerre sans merci pour récupérer ces précieux sésames […] La compétition pour l’achat de masques contre le virus est sans pitié. […] La France a saisi le 5 mars dernier sur son territoire des masques appartenant à la société suédoise Mölnlycke, qui étaient destinés à l’Espagne et l’Italie. » (AFP, « Coups bas, escroqueries, guerre sans pitié... Quand le besoin vital de masques vire à l’anarchie entre États », 3 avril 2020, https://www.latribune.fr/economie/international/coups-bas-escroqueries-guerre-sans-pitie-quand-le-besoin-vital-de-masques-vire-a-l-anarchie-entre-etats-844293.html)

    [6] La stratégie peut être vue comme non « pas d’abord par l’invention ex nihilo d’un contenu neuf, mais avant tout par un nouveau rapport au savoir existant, visant à sa réappropriation individuelle et collective », la « réinvention patiente et offensive des médiations et transitions nécessaires à la sortie politique du capitalisme ». (Isabelle Garo, Communisme et stratégie, Paris, Éditions Amsterdam, 2019, p. 281 et 14).

    [7] Frédéric Lordon, « Orientations », Le Monde diplomatique, « La pompe à phynance », 7 avril 2020 https://blog.mondediplo.net/orientations

    [8] Il s’agit de Christophe Lèguevaques, avocat au Barreau de Paris.

    [9] « En temps normal, et depuis longtemps déjà, notre civilisation a transformé le travail, qui pourrait être une activité secondaire plus ou moins joyeuse, en une névrose collective dont les taux de toxicité (du point de vue de la santé psychique, de l’utilité sociale, de la destruction des métiers, des conséquences écologiques) n’ont cessé de croître depuis des décennies. » (Quentin Hardy, « Coronavirus : un saut de l’ange existentiel et politique », Terrestres, 31 mars 2020 https://www.terrestres.org/2020/03/31/coronavirus-un-saut-de-lange-existentiel-et-politique/)

    [10] André Gorz, Misères du présent. Richesse du possible, Paris, Galilée, 1997, p. 123-124 et 151.

    [11] Cf. Bernard Friot, Le travail, enjeu des retraites, Paris, La Dispute, 2019 ; Alexis Cukier, Le travail démocratique, Paris, PUF, 2018.

    [12] Razmig Keucheyan, « La sobriété ne peut s’organiser que collectivement », entretien avec Fabien Escalona, Mediapart, 28 mars 2020. https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/280320/razmig-keucheyan-la-sobriete-ne-peut-s-organiser-que-collectivement Cf. Razmig Keucheyan, Les besoins artificiels. Comment sortir du consumérisme, Paris, La Découverte, Zones, 2019.

    [13] Samuel Hayat, Démocratie, Paris, Anamosa, 2020, p. 74.

    [14] https://lafranceinsoumise.fr/2020/03/20/coronavirus-11-mesures-durgence/

    [15] Il semble néanmoins nécessaire d’échanger sur ces propositions. L’une d’elles, le « versement d’une prime exceptionnelle pour les travailleurs des services essentiels (santé, alimentaire, logistique, etc.) », néglige le problème intrinsèque à toute prime, par contraste avec des augmentations substantielles de salaires.

    [16] Jérôme Baschet, Une juste colère. Interrompre la destruction du monde, Paris, Éditions Divergences, 2019, p. 14.

    [17] Ugo Palheta, La Possibilité du fascisme. France, la trajectoire du désastre, Paris, La Découverte, 2018.

    [18] Je reprends ici quelques éléments proposés dans Révolution, Paris, Anamosa, 2019.

    [19] There is no alternative.

    [20] Jacques Rancière, « La transformation d’une jeunesse en deuil en une jeunesse en lutte », entretien mené par Joseph Confavreux pour Mediapart, 30 avril 2016 https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/300416/jacques-ranciere-la-transformation-d-une-jeunesse-en-deuil-en-jeunesse-en-lutte?onglet=full

    [21] Cité in Benoît Borrits, Au-delà de la propriété. Pour une économie des communs, Paris, La Découverte, 2018, p. 15.

    [22] Pierre Bronstein, « Pour que rien ne soit plus comme avant », Contretemps, 4 avril 2020, https://www.contretemps.eu/covid19-sortir-capitalisme/

    [23] Stephen Bouquin, « Une tempête parfaite. Covid-19 et crise du capitalisme », Contretemps, 30 mars 2020, https://www.contretemps.eu/tempete-parfaite-covid19/

    [24] Jérôme Baschet, Adieux au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes, Paris, La Découverte, 2014, notamment p. 9 et 13, 53, 57-58, 63, 72, 95-96.

    [25] Pierre Dardot et Christian Laval, Communs. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.

    [26] Je remercie tout particulièrement Sarah Al-Matary, Daniel Blondet, Benoît Borrits, Yves Cohen, Mathias Delori, Stéphane Lavignotte, Laurent Lévy, Camille Louis, Ugo Palheta et Michel Seigneuret pour leur lecture d’une première version et pour leurs suggestions.



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