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Myriam Revault d’Allonnes

Philosophe

La Démocratie est-elle en danger ?

jeudi 19 janvier 2017 20h00

Philosophe, professeur émérite des universités à l’École pratique des hautes études (EPHE), Myriam Revault d’Allonnes est également chercheur associé au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po).


Elle a enseigné à l’École doctorale de Sciences Po Paris (Théorie politique) et a été directrice de programme au Collège international de philosophie de 1986 à 1992.
Elle a dirigé de 2006 à 2013 la collection de philosophie pour enfants « Chouette ! Penser » aux éditions Gallimard-jeunesse.
Elle est l’auteure de « Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie » sorti en 2010 et « Le miroir et la scène. Ce que peut la représentation politique » en 2016, tous deux au Seuil.

On se souvient de la formule de Churchill : « La démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres ». À l’évidence, nous n’ « aimons » pas la démocratie. Et pourtant nous sommes tous démocrates... Étrange procès en désamour que celui-là, dont la virulence égale l’ancienneté : toute petite déjà, à Athènes, la démocratie ne manquait pas de détracteurs…

Myriam Revault d’Allonnes s’interroge, non pas sur les critiques ou les sarcasmes dont la démocratie est l’objet, mais sur la nature de l’expérience démocratique, travaillée par l’incertitude, le conflit, l’inachèvement, inextricablement liée à ce qui s’oppose à elle et la menace. Comment l’homme démocratique, confronté à cette existence toujours problématique, ne serait-il pas en proie à l’insatisfaction et à la déception permanentes ?

Cependant, si nous n’ « aimons » pas la démocratie, pouvons-nous ne pas la vouloir ? Car c’est bien l’expérience démocratique qui fait de nous des sujets éthiques et politiques, des citoyens qui ne veulent pas être ainsi gouvernés : « pas comme ça, pas pour ça, pas par eux ». Avec Myriam Revault d’Allonnes nous essayerons de répondre aux questions :

  • Comment définir la démocratie : principes et valeurs, place du peuple « souverain », modes d’organisation, formes de gouvernement ?
  • Comment faire vivre la démocratie ? Se réduit-elle à l’élection ? Comment prendre en compte majorité et minorité, comment gérer les rapports entre le pouvoir et la société civile, quelle doit être la place des experts, que doivent être les rapports entre loi, police, justice ?
  • Comment faire vivre la démocratie dans un pays inclus dans une structure supranationale (Europe, AELE, OMC, OCDE, FMI, etc… )
  • Comment faire vivre la démocratie face aux puissances économiques ?
  • La démocratie doit-elle prendre la même forme dans toutes les cultures du monde ?
  • La démocratie est-elle en danger ?

Libération 28 novembre 2016 à 19:06
Par Myriam Revault d’Allonnes , Philosophe

Primaire : une expérience trompe-l’œil

La primaire n’est pas une avancée du point de vue des potentialités démocratiques. Voter une fois de plus n’influe en rien sur la capacité des citoyens à agir ensemble.

L’exercice est « réussi » se félicitent les organisateurs : on avait entendu les mêmes mots lorsque la primaire de la gauche avait rassemblé en 2011 plus de 2,7 millions d’électeurs. Grâce à cet aménagement procédural que constitue la primaire, les citoyens, dit-on, deviendraient à la fois plus actifs et plus critiques.

L’un des arguments avancés est que la primaire contribue à revivifier la vie des partis qui ont vu baisser, de façon spectaculaire, le nombre de leurs militants. Aujourd’hui, les partis ne sont plus des partis de masse. Et si la primaire est « ouverte », c’est qu’elle entend drainer un nombre d’électeurs bien plus important que les adhérents et peut-être même que les sympathisants. Un électorat « disponible » voire « errant », et qu’on tente ainsi de mobiliser. La primaire aurait donc pour objet de légitimer la production d’un leader en instaurant un processus de sélection plus « démocratique » parce qu’issu d’un large ensemble de citoyens et non de l’intérieur des appareils de partis : on sait que c’est faute d’avoir pu produire un leader « naturel » (ce dont se flatte quant à lui le Front national…) que la gauche, puis la droite ont eu recours à cette procédure. En ce sens, la primaire est bien le signe de l’affaiblissement des partis et, en particulier, de leur incapacité à se rassembler autour d’un « chef » incontesté.

En réalité, la primaire ne constitue nullement une réponse à l’affaiblissement des fidélités partisanes dont les raisons sont structurelles, et encore moins une pratique inventive : elle s’inscrit à l’intérieur d’un système de pensée et de fonctionnement qui continue de voir dans l’élection - et au premier chef l’élection présidentielle - l’alpha et l’oméga de la vie démocratique et dans la délégation de pouvoirs le sens profond de la représentation. Elle amplifie le processus de cristallisation, si ce n’est d’hystérisation de la vie politique qui se manifeste au moment de la présidentielle. Ce moment est démultiplié en amont, en deux, voire trois épisodes : primaire de la droite, puis de la gauche, accompagnées de prestations médiatiques qui vont - sous couvert de démocratie - encore accentuer la logique présidentialiste en l’élargissant au choix des candidats à la présidentielle et donc en l’étalant dans le temps.

A quoi s’ajoute l’accélération du temps médiatique qui ne favorise guère l’examen des programmes politiques alors que celui-ci est censé déterminer les choix : son premier effet est d’accentuer la personnalisation de la sélection, comme en témoignent les paroles des électeurs recueillies par les journalistes et les sondeurs. Lorsque l’un des protagonistes de la primaire de droite - Alain Juppé lui-même - en vient à regretter de n’avoir pas été suffisamment attentif au programme de son rival du second tour, tout simplement parce que celui-ci n’était pas le favori présumé de l’élection, qu’il n’était pas réputé comme l’adversaire à abattre, cela en dit long sur les effets pervers d’une telle procédure.

Ce qu’on présente comme une innovation et un progrès de la participation démocratique est, en réalité, un trompe-l’œil. Certes, on peut lire dans le nombre de participants une certaine appétence des citoyens pour la politique mais elle est loin - sociologiquement parlant - d’être également répartie dans l’ensemble de la population. Et surtout, il s’agit d’un trompe-l’œil au regard de ce qu’est (de ce que devrait être) le projet démocratique. Même habité en son cœur par les mécanismes représentatifs, ce projet ne se réduit pas au vote : il est plus et autre chose qu’un ensemble de procédures électorales. On vote dans des régimes qui ne sont pas des démocraties : on y produit, par le biais des élections qui les « légitiment », des leaders qui sont des despotes ou des autocrates. Le vote ne suffit pas à faire démocratie. Quant à la représentation, elle ne consiste pas seulement à déléguer des pouvoirs à ceux qui les exerceront à notre place. Elle ne se réduit pas à la désignation, par des voies plus ou moins appropriées, plus ou moins obliques, de ceux qui nous gouverneront. Elle implique que les citoyens - même s’ils n’exercent pas directement le pouvoir - inscrivent, dans la durée, quelque chose de leur pouvoir d’agir et que la représentation retrouve son caractère d’acte.

A travers ces constats, revient toujours la même question, lancinante, celle de la capacité d’agir des citoyens, de leur pouvoir d’agir ensemble de manière concertée. Il ne faut pas se leurrer : la primaire - qu’elle soit de gauche ou de droite - n’est pas une avancée du point de vue des potentialités démocratiques, de ce que les citoyens peuvent élaborer de leur être politique.

Et c’est bien la seule question qui vaille : que fait la primaire à la démocratie ? Est-elle une expérience (et pas seulement un exercice, si « réussi » soit-il) par laquelle les citoyens participent à l’élaboration de la loi ?

Force est de constater que la réponse est négative. Il faut se tourner vers d’autres perspectives et agencements institutionnels. Car, à l’intérieur même de la politique institutionnelle, il existe des formes représentatives, des modalités d’action autres que la seule désignation des candidats. Lorsque, si partielles, si modestes, si limitées soient-elles, elles redonnent aux citoyens quelque chose de leur puissance d’agir, elles méritent à juste titre le nom d’expériences démocratiques.

Myriam Revault d’Allonnes, Philosophe
Dernier ouvrage paru : le Miroir et la Scène. Ce que peut la représentation politique, Seuil, 2016.


Par qui sommes-nous représentés ?

Caroline Broué reçoit la philosophe Myriam Revault d’Allonnes. En cette rentrée politique et alors que s’ouvre l’année électorale, que faut-il attendre de nos représentants politiques ? Sur quoi repose le fait de se sentir ou non représenté ?


Philosophie, Enthoven - Crise ARTE Documentaire
17 mars 2015

Qu’est-ce qu’une crise ? Quel est le point commun entre un krach boursier, un scandale politique, le déclenchement d’une guerre ou le geste fou d’un individu "en crise" ? Sommes-nous jamais sortis de cet état ? Invitée : Myriam Revault d’Allonnes est une philosophe française, agrégée de philosophie, professeure des universités à l’École pratique des hautes études, spécialiste de philosophie morale et de philosophie politique.



Myriam Revault d'Allonnes - Les Matins par franceculture

Myriam Revault d’Allonnes - Les Matins par franceculture
09/02/2010


 

Rencontres d’Uriage 2010
La politique du progrés, vers une non-politique ?… Myriam Revault d’Allonnes,
2ème Session avecà : Myriam Revault d’Allonnes, Daniel Bougnoux Denis Vernant, animée par Thierry Ménissier



Myriam Revault d'Allonnes - La crise sans fin... par Librairie_Mollat


http://www.gsrl.cnrs.fr/9-revault-dallonnes-myriam/

Myriam Revault d’Allonnes Philosophe. Professeur des Universités à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE).

Directrice de la collection de philosophie pour enfants « Chouette ! Penser » aux éditions Gallimard. Ancienne directrice de programme au Collège International de Philosophie. Elle collabore régulièrement à la revue Esprit.

Elle a été récemment membre de la commission du Livre blanc sur la politique étrangère et européenne de la France. Spécialiste de philosophie éthique et politique, elle a notamment travaillé sur la Terreur de la Révolution française, sur le « mal du politique » et le « caractère intraitable » des passions dont est faite l’assise originaire du lien social.

C’est à la lumière de cette perspective qu’elle a abordé des questions contemporaines relatives à la philosophie morale et politique et en particulier celle des ressources que l’institution démocratique du lien social peut opposer à l’érosion du politique moderne.

Elle s’est également penchée sur la réinterprétation de la notion de « banalité du mal » et sur le « sens de l’humain » entendu comme capacité d’échanger des expériences, capacité dont l’expérience concentrationnaire nous a notamment donné à voir la défection la plus radicale.

Elle a beaucoup travaillé autour de la pensée de Hannah Arendt et poursuivi, autour de la question du politique, des recherches proches, dans leur inspiration et leur perspective, de celles de Merleau-Ponty, de Claude Lefort, de Paul Ricoeur et également de Castoriadis.

Elle s’est notamment interrogée sur le caractère problématique de l’autorité dans les sociétés modernes auto-instituées et sur les remaniements conceptuels auxquels doivent être soumis les concepts et les expériences contemporaines. Elle a publié sur ce thème Le pouvoir des commencements. Essai sur l’autorité, Seuil, 2006.

Elle a également poursuivi ses recherches sur les affects politiques et a publié au Seuil en 2008 L’ homme compassionnel puis en février 2010 un ouvrage consacré à la question des dispositions subjectives que nous entretenons à l’égard du mode d’existence démocratique, intitulé Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie.

Elle prépare actuellement un livre sur l’idée de « crise » (sa généalogie et ses usages dans la modernité, à paraître également aux éditions du Seuil)

Principaux ouvrages

  • D’une mort à l’autre. Précipices de la révolution, Seuil, 1989
  • La persévérance des égarés, Christian Bourgois, 1991
  • Ce que l’homme fait à l’homme. Essai sur le mal politique, Seuil, 1995. Réédition Champs-Flammarion, 1999
  • Le dépérissement de la politique. Généalogie d’un lieu commun, Aubier-Flammarion, 1999. Réédition Champs-Flammarion 2001
  • Merleau-Ponty. La chair du politique, éditions Michalon, 2001
  • Fragile humanité, éditions Aubier-Flammarion, 2002
  • Doit-on moraliser la politique ? Bayard, “ Le temps d’une question ”, 2002
  • Co-direction avec François Azouvi du Cahier de l’Herne consacré à Paul Ricoeur (février 2004).
  • Le pouvoir des commencements. Essai sur l’autorité, Seuil, janvier 2006 (à paraître en Points-Essais en janvier 2012)
  • L’homme compassionnel, Seuil, 2008 –
  • Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie, Seuil, 2010




Messages

  • Libération Par Anastasia Vécrin — 9 septembre 2016
    http://www.liberation.fr/debats/2016/09/09/myriam-revault-d-allonnes-la-democratie-representative-est-un-oxymore_1491225

    Myriam Revault d’Allonnes :
    « La démocratie représentative est un oxymore »

    La crise de la représentation politique ? Un faux débat, selon la philosophe qui déconstruit le fantasme d’élus en miroir du peuple. Plutôt que de s’obstiner à vouloir des politiques qui lui ressemble, le citoyen doit réfléchir, agir, débattre pour exercer le pouvoir, et ne pas se contenter de le légitimer.

    Désormais, à gauche comme à droite, il est possible de choisir les candidats qui seront candidats à la présidentielle. Mais que peut ce surplus d’élection face au sentiment, de plus en plus partagé, d’être mal représenté ? Dans les assemblées comme sur les plateaux télé, on compte les femmes et les minorités visibles. Pour la philosophe Myriam Revault d’Allonnes, nous faisons fausse route en se cristallisant sur la question de la ressemblance. Dans le Miroir et la Scène, qui vient de sortir aux éditions du Seuil, celle qui aime à démonter les fausses évidences reconsidère la « crise de la représentation » sous un angle nouveau : au lieu de fantasmer une représentation politique idéale, les citoyens doivent pouvoir se figurer leurs moyens d’agir. Et pour cela prendre conscience que la représentation ne se limite pas à l’élection et qu’il faut encore et encore discuter, contester, délibérer.

    Vous critiquez d’emblée l’idée d’une « crise de la représentation », pourquoi ? N’existe-t-elle pas ?

    Parler de « crise » suppose que nous vivons un moment pathologique, l’altération d’une situation normale et saine, d’une représentation originelle. Mais une « bonne » représentation politique, qui assurerait la « coïncidence » du représentant et du représenté, a-t-elle jamais existé ? Quand on évoque cette crise, on ne questionne pas la notion de représentation elle-même, que l’on tend à réduire à l’élection. Or la représentation politique ne se limite pas à un processus de délégation du pouvoir.

    Vous déplacez la question de la représentation du côté des représentés. Le problème viendrait de l’impossibilité des citoyens à s’envisager comme capables d’agir ?

    La représentation n’est pas toujours la figuration du pouvoir même si, classiquement, on a privilégié l’idée que le pouvoir était « en représentation » : par la mise en scène de signes tels que le portrait du roi, les ors de la République… Dans la représentation, il y a aussi l’idée qu’on se représente soi-même comme citoyen. Dire « nous sommes mal représentés », qu’est-ce que ça signifie ? C’est une position passive. On déplore que ceux qui nous représentent ne nous ressemblent pas. Il faudrait plus de femmes, de Noirs, de minorités visibles… Comme s’il suffisait que les représentants nous reflètent comme en miroir pour que la représentation politique soit satisfaisante. Avoir un « président normal » permet-il d’assurer une « bonne » représentation ? Là n’est pas le problème.

    Il faudrait penser la représentation des capacités plutôt que celle des identités. C’est se demander comment nous pouvons nous figurer comme des citoyens agissants, sur le mode de ce que Spinoza appelle la puissance d’agir. Par exemple, les femmes qui revendiquent des droits ne le font pas au nom de « l’identité » féminine : elles souhaitent précisément échapper à cette identité à laquelle elles ont été assignées. Elles revendiquent au nom de leur capacité à exercer des activités et des fonctions. Il faut se croire capable d’agir pour prendre sa part d’initiative. En ce moment, c’est cela qui est en panne.

    Vous allez jusqu’à sortir la notion de représentation de son acception politique…

    En effet, la représentation n’est pas d’abord un concept politique, elle le devient tardivement avec la philosophie politique moderne. C’est une notion polysémique qui circule dans le champ des arts visuels, du théâtre, de la métaphysique… Le terme vient du grec mimesis, que l’on peut traduire par représentation, ou imitation et qui est l’objet d’un différend fondamental entre Platon et Aristote. Pour Platon, la mimesis répond à un modèle pictural, elle est l’imitation d’un modèle idéal dont la copie doit se rapprocher. Alors que pour Aristote, la représentation a à voir avec le théâtre, avec la mise en actes, avec une exploration des possibles qui mobilise l’imaginaire. C’est une conception performative de la représentation. Je crois que cette opposition travaille encore implicitement tous les débats actuels sur la représentativité et la reconnaissance… Avant la modernité, les sociétés politiques n’avaient pas recours à cette notion. Au Moyen Age, dans une structure théologico-politique, le corps du roi incarnait le corps de la nation ; la société était pensée comme un corps dont l’unité était garantie par un substrat divin.

    Comment la représentation est-elle entrée dans le champ politique ?

    Les conditions de la modernité - la révolution scientifique galiléo-copernicienne, les transformations politiques et notamment le primat de l’individu - ont fait se désagréger l’ancien ordre du monde. Hobbes élabore alors la première grande théorie de la représentation politique, qui est une véritable mise en forme de la société moderne, de ce qui fait lien entre les individus. Contemporain de la première Révolution anglaise, Hobbes est très marqué par la décapitation de Charles Ier. Couper la tête du roi, c’est symboliquement un événement fondamental. C’est le signe d’une dislocation des anciens fondements de la société politique. Hobbes se pose alors des questions essentielles : qu’est-ce que la souveraineté ? Qu’est-ce qui fonde l’obéissance ? Comment assurer l’unité du corps social ? Puisque ce qui soutenait cette unité s’est défait, il n’est plus possible d’assurer la coïncidence immédiate de la communauté politique avec elle-même. Une médiation s’avère nécessaire. La représentation devient alors l’opérateur par lequel la société se construit, la manière pour elle de se mettre en ordre, d’organiser son espace, de se penser dans la durée et donc de se représenter à elle-même.

    C’est cette médiation qui permet au peuple de devenir peuple ?

    Oui, et c’est une idée absolument fondamentale dont on devrait se souvenir quand on réfléchit aujourd’hui sur les populismes : le peuple n’existe pas en tant qu’entité naturelle. Il ne devient peuple qu’à travers cette opération représentative. Le mécanisme est très subtil car c’est le peuple qui, dans l’opération qui le constitue comme tel, autorise le représentant souverain à le représenter.

    La métaphore théâtrale, très présente chez Hobbes - en particulier avec le mot latin de persona - est très évocatrice. La persona, c’est le masque qui couvre le visage de l’acteur mais qui, en même temps, laisse passer sa voix. Le peuple est l’auteur de la pièce que joue le représentant souverain. Mais il n’existe en tant qu’auteur qu’à partir du moment où l’on joue la pièce. Réciproquement, le représentant n’est jamais que l’expression de la voix du représenté. La représentation, c’est donc ce va-et-vient entre le représentant et le représenté. En ce sens, on peut dire qu’elle a toujours été en « crise » car la non-coïncidence entre représentants et « représentés est structurelle. Sans la loi de Dieu, ni celle de la Nature, le pouvoir démocratique se révèle irreprésentable. Reste un lien qui désigne la manière d’élaborer du commun.

    Paradoxalement, vous expliquez que ce qui caractérise ce lien démocratique, c’est aussi la séparation. Que voulez-vous dire ?

    L’idée est que ce n’est qu’en séparant que la représentation fait lien. Hannah Arendt a recours à une belle métaphore pour penser le rapport politique : des gens assis tout autour d’une table. Ils sont ensemble mais la table les sépare, les tient à l’écart les uns des autres. Il s’agit de penser la manière dont s’opère la mise en commun d’individus qui sont des individus séparés. C’est ce que j’appelle le lien de la séparation. Cette dimension a été complètement oblitérée au profit de la problématique de la similitude. Certes, dans la démocratie moderne, on a besoin de pôles d’identification tels que le peuple, la nation, l’Europe pour assurer ce lien de la séparation. Mais ces pôles font l’objet d’interprétations très différentes et parfois même contradictoires. On peut fonder l’identité du peuple sur la race comme l’ont fait les nazis, sur la classe comme l’ont fait les Soviétiques, sur la culture ou l’histoire comme le font aujourd’hui certains tenants de l’identité nationale… En même temps, cette diversité d’interprétations conflictuelles est le mode d’être de la démocratie : le commun ne s’exerce et ne se donne à voir qu’à travers les signes de la division.

    En quoi le dispositif représentatif qui caractérise nos démocraties modernes n’est-il pas démocratique ?

    A considérer l’histoire du dispositif, il est à la fois démocratique et non démocratique. La démocratie représentative est un oxymore ! On a opéré une synthèse entre l’idée de la démocratie où le peuple exerce directement le pouvoir (la démocratie antique) et les démocraties modernes qui sont avant tout des démocraties de contrôle. C’est au XVIIIe siècle qu’a lieu la « greffe », selon l’expression de Thomas Paine, de la représentation sur la démocratie. L’extension du suffrage universel a augmenté le pouvoir de contrôle des citoyens, elle n’a pas universalisé la capacité de tous à être élu. L’élection n’est pas le tirage au sort. Les Athéniens avaient recours au tirage au sort, mais pas pour désigner les stratèges qui conduisaient les guerres, ni ceux qui avaient la charge des finances. Ils savaient que cela nécessitait des compétences particulières. Le tirage au sort était pour eux une manière de considérer que n’importe quel citoyen pouvait exercer une fonction politique. Aujourd’hui, par l’élection, les citoyens légitiment le pouvoir plus qu’ils ne l’exercent.

    Vous terminez par un appel à l’imagination pour réparer nos démocraties.

    Plus que jamais, il est nécessaire de faire appel à l’imagination pour faire comprendre ce que le concept juridico-politique de représentation ne suffit pas à exprimer. La démocratie, ce n’est pas seulement un ensemble de mécanismes institutionnels, c’est aussi une manière d’être et de vivre en commun, de se représenter les uns les autres, d’avoir des dispositions subjectives y compris à l’égard du pouvoir. Cela ne se réduit pas à un mode de fonctionnement. Tocqueville disait très justement : « La démocratie, c’est une forme de société. » Qu’est-ce que ça veut dire ? Après le 13 Novembre, on a beaucoup dit « ils s’en prennent à notre manière de vivre », mais notre manière de vivre est démocratique. Elle implique une façon de se parler, d’occuper l’espace public, de l’investir, pas forcément de façon apaisée mais toujours vivante et même conflictuelle, de penser le rôle des femmes, la liberté de penser, la liberté d’expression, toutes sortes de choses… Il faut nous donner les moyens de penser et d’éprouver la démocratie autrement que comme une coquille vide.

  • Chère Madame Revault d’Allonnes,
    Pour faire suite à votre conférence à Quimper du 19 janvier 2017 sur la démocratie et à la réponse à l’emporte-pièce que vous m’avez rétorquée sur le fait qu’Haïti n’avait jamais été une colonie française, je vous invite à réviser vos connaissances sur le passé colonial de la France, par la lecture de l’article ci-dessous.
    Il est vraiment dommageable pour la démocratie que de telles lacunes soient présente parmi nos intellectuels.
    Cordialement
    Joseph Rozé

    1492 à 1804 d’Hispaniola à Haïti
    Vaste comme la Belgique (27.750 km2), l’actuelle république de Haïti est l’héritière de la colonie française de Saint-Domingue.Située dans les Grandes Antilles, elle occupe la partie occidentale de l’île d’Hispaniola, déformation du nom Isla española que lui avait donné son découvreur Christophe Colomb le 6 décembre 1492.

    Les Antilles constituent un chapelet d’îles entre l’Amérique du Nord (péninsule de Floride) et l’Amérique du Sud. Entre l’archipel et l’isthme d’Amérique centrale s’étend la mer des Caraïbes, d’après le nom d’un peuple amérindien qui est aussi le nom que les Anglo-Saxons donnent aux Antilles elles-mêmes. Celles-ci se subdivisent entre Grandes Antilles (Cuba, Jamaïque, Hispaniola, Porto-Rico) et Petites Antilles (Îles-du-Vent et Îles-sous-le-Vent).
    Christophe Colomb fonde Hispaniola
    La première implantation permanente à Hispaniola, baptisée Nueva Isabela en hommage à la reine Isabelle de Castille, est détruite en 1502 par un cyclone et reconstruite sous le nom de Santo Domingo de Guzman, en hommage cette fois à Saint Dominique. De là les noms de Saint-Domingue et de Républicaine dominicaine, celle-ci se partageant aujourd’hui l’île avec la république de Haïti.
    Le nom d’Haïti vient d’Ayiti, ou Terre des hautes montagnes, nom que donnaient à l’île ses premiers habitants, de pacifiques Indiens Taïnos, du groupe des Arawaks. Tous ont disparu tragiquement en quelques années, victimes de la colonisation européenne (travail forcé, persécutions, maladies) et plus encore de l’invasion des terribles Indiens anthropophages du groupe des Caraïbes venus des îles voisines.

    Les Espagnols s’installent
    En 1508, Santo Domingo devient le siège de la vice-royauté des Amériques et le centre de la colonisation espagnole.
    Désireux de s’enrichir au plus vite avant de rentrer chez eux, les premiers Espagnols reçoivent des terres avec le droit de faire travailler les Indiens qui y vivent. C’est le principe du repartimiento. L’extraction de l’or dans le sous-sol et les rivières s’avère dans un premier temps très productif, jusqu’à fournir 500.000 écus d’or par an à l’Espagne.
    Les esclaves africains remplacent les Indiens dans les plantations et les gisements d’or.
    Indiens survivants et Noirs ne manquent pas de se révolter. C’est ainsi qu’un cacique (chef indien) du nom d’Henri se réfugie dans les montagnes parvient à maintenir son indépendance pendant 13 ans. C’est le début du marronnage, nom donné aux fuites d’esclaves dans la forêt (de l’espagnol cimarrón, qui signifie esclave noir fugitif).
    La population autochtone disparaît en quelques décennies. Quelques Indiens se fondent par métissage avec les nouveaux arrivants d’Europe et d’Afrique.
    En 1535, le gouverneur Nicolas Ovando fait venir des plants de canne à sucre des îles Canaries et encourage leur plantation pour compenser l’épuisement des gisements aurifères.
    Les flibustiers livrent l’île à la France
    Au XVIIe siècle, des boucaniers français commencent à s’installer sur l’île voisine de la Tortue. Eux-mêmes se dénomment pompeusement les « Frères de la côte ». Ce sont des chasseurs. Ce sont aussi des pirates et des corsaires qui s’en prennent aux galions espagnols. Leur présence (ils sont près de 3.000) attire l’attention de Richelieu. Le 31 août 1640, les flibustiers français expulsent leurs rivaux anglais de la Tortue et débarquent sur le nord de l’île d’Hispaniola.
    Sous l’autorité française, les plantations prospèrent sous le climat tropical de l’île : café, tabac, cacao, indigo... Mais la canne à sucre (véritable or blanc du XVIIIe siècle), tend à l’emporter sur les autres cultures. Un gouverneur, Bertrand d’Ogeron, fait venir des « engagés » européens pour travailler dans les plantations aux côtés des esclaves africains et dans les mêmes conditions. À la différence des Africains, ces hommes surnommés « Bas-Rouges » sont rémunérés et libérés au bout de 36 mois. Mais les planteurs ne tardent pas à renoncer à cette main-d’oeuvre qui supporte mal le climat tropical.
    En 1697, le roi Louis XIV se fait céder légalement la partie occidentale d’Hispaniola par le traité de Ryswick qui met fin à la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Cette acquisition marque le véritable commencement des ambitions coloniales de la France.
    Une colonie prospère
    De son nom officiel « côtes et îles de Saint Domingue en l’Amérique sous le vent », la colonie devient très vite la plus prospère des possessions françaises d’outre-mer grâce à ses plantations de café et de canne à sucre.

    À la veille de la Révolution française, Saint-Domingue assure près des 3/4 du commerce mondial de sucre ! En 1788, son commerce extérieur, évalué à 214 millions de francs, est supérieur à celui des États-Unis.
    La colonie compte près de 600.000 habitants, dont 40.000 affranchis, essentiellement des mulâtres, et 500.000 esclaves noirs.
    Les affranchis n’ont pas les mêmes droits que les colons mais bénéficient d’une certaine aisance et sont parfois même propriétaires d’esclaves.
    La majorité des esclaves sont nés en Afrique. Ils ont été introduits dans l’île dans le cadre de la traite, nom donné au trafic d’esclaves pratiqué par les Européens, au rythme effarant de 30.000 par an dans les années précédant la Révolution.
    Dans le même temps, la partie espagnole de l’île, Santo Domingo, dépérit et compte à peine quelques dizaines de milliers d’habitants.
    De l’insurrection à l’indépendance
    Le sort de l’île est bouleversé par la Révolution française. Le 15 mai 1791, à Paris, l’Assemblée nationale accorde timidement le droit de vote à certains hommes de couleur libres. Cette demi-mesure inquiète les colons blancs de Saint-Domingue qui songent à proclamer leur indépendance. Elle ne satisfait pas davantage les affranchis. Les uns et les autres s’affrontent violemment.
    Les commissaires de la République française Sonthonax et Polverel se résignent à proclamer la liberté générale des esclaves. Voyant cela, certains planteurs appellent les Anglais à leur secours.
    Heureusement pour la France, le chef noir Toussaint Louverture quitte le camp espagnol pour celui de la France révolutionnaire. Avec le grade de général, il combat les Anglais et les chasse de l’île. La prospérité ne tarde pas à revenir. Il est vrai que le nouveau maître de l’île oblige ses frères de couleur à travailler comme salariés dans les plantations dont ils étaient auparavant les esclaves !
    Le 8 juillet 1801, Toussaint Louverture proclame l’autonomie de l’île et se nomme Gouverneur général à vie de la nouvelle République. Le Premier Consul ne goûte guère cette initiative. Il arme une puissante expédition pour y mettre fin. Son échec permettra aux successeurs de Toussaint Louverture de proclamer leur indépendance pour de bon le 1er janvier 1804.
    Une stabilité introuvable
    Les deux siècles suivants sont une longue suite de malheurs : coups d’État, dictatures sanglantes, jacqueries et conflits sanglants entre travailleurs noirs et bourgeois mulâtres, interventions étrangères. Il n’y a guère que la présidence de Jean-Pierre Boyer (1818-1843) qui assure à l’île une relative stabilité !...
    Rien ne permet de présager un futur plus souriant à un pays surpeuplé d’environ 10 millions d’habitants (avec la taille et la densité de la Belgique), marqué par la déforestation, le sida, la misère, la corruption et la douleur lancinante d’une Histoire tragique.
    Les terres bien arrosées et autrefois fertiles ont été ravinées et stérilisées par des pratiques agricoles archaïques (cultures sur brûlis). C’est au point que la production agricole serait aujourd’hui deux fois moins importante qu’au temps de l’esclavage !
    Faillite de l’État, faillite des élites
    Haïti souffre par-dessus tout de l’absence d’État et sa bourgeoisie (on n’ose parler d’« élites ») ignore ce que pourraient signifier l’« intérêt national » et le « bien public ».
    Pillant sans vergogne l’aide étrangère, cette bourgeoisie formée à l’étranger cultive un profond mépris pour le peuple. Elle ne se soucie pas d’investir comme dans la République dominicaine voisine dans des activités touristiques, agricoles ou industrielles.
    Lors du dramatique tremblement de terre du 12 janvier 2010, les gouvernants et même la plupart des médecins haïtiens se sont inscrits aux abonnés absents, laissant aux étrangers le soin de secourir les victimes, tout en se frottant les mains à la perspective d’une relance de l’aide internationale, une aide qui soulage à court terme la misère mais l’entretient sur le long terme...



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