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L’après-Charlie…

Compte-rendu de notre rencontre du 24 avril 2015

lundi 18 mai 2015 11h48

Note préalable :
Les citations ci-dessous reprennent les expressions d’une trentaine de participants volontaires à la réunion d’échange organisée par la Liberté de l’esprit sur l’Après-Charlie en avril 2015, trois mois après les attentats et les manifestations qui ont suivi.

Ces expressions dans leur richesse et leur diversité traduisent bien sûr des divergences d’opinion, des points de vue différents, parfois vifs et opposés. Elles ont été regroupées par grandes thématiques, en respectant au mieux l’expression originelle. Elles traduisent aussi la nécessité, de débattre -encore et encore- dans le respect des opinions (l’esprit de tolérance de Voltaire), pour mieux comprendre le monde qui nous entoure, avec ses accès de violence, ses guerres et ses inégalités.

La démocratie est un combat permanent contre l’injustice, l’intolérance, la violence, l’insécurité, mais aussi contre la facilité des jugements trop rapides (et pire les insultes ou les anathèmes), pour retrouver le plaisir de vivre (et débattre) ensemble dans le respect des différences.

C’est là la raison d’être de La Liberté de l’esprit.


Les attentats, l’événement :

  • Ce sont des symboles qui ont été attaqués : la presse, et au-delà la liberté d’expression et de caricature, mais aussi les juifs (attentat Hyper casher), la police, la sécurité…
  • Les terroristes biens au courant du fonctionnement de notre société et de ses symboles, utilisation des médias
  • Charlie : un point de l’histoire ? fait apparaître des phénomènes plus globaux, pose la question des rapports des cultures entre elles, fait émerger des personnes violentes (djihadistes) non intégrées, déconnectées du développement
  • Violence passionnelle avec un degré proche de la barbarie,
  • Une violence venant de terroristes de l’intérieur, des gens de chez nous
  • Attentats dans le Proche-Orient et le Moyen-Orient11 septembre à la Française : Quelles causes ? Quelles conséquences ? Quelles réponses ?
  • 11 septembre 2011 : ex : relations entre URSS et Afghanistan… CIA, équilibre Russie /USA (invasion Corée) Réponse au 11 septembre 2011 : invasion de l’Irak…
  • Ces événements ne concernent pas que la France (cf Tunisie, Boko Haram, Kenya…)
  • La sécurité : La protection de Charlie Hebdo était-elle suffisante ?

Les causes :

  • Comment en arrive-t-on à assassiner ?
  • Est-ce seulement une question de religion ?
  • Le développement inégal dans le monde
  • les pays riches ont la maîtrise des ressources
  • Les jeunes ont une colère contre le capitalisme
  • les pays en difficulté reprochent à l’Europe la colonisation
  • Frustration des musulmans : les pays du Moyen-Orient sont riches (en pétrole) alors que l’Occident se développe.les révolutions arabes (chute d’Hussein) ont débouché sur de nouveaux conflits en Irak, en Syrie, en Lybie…
  • Les Occidentaux veulent imposer leur mode de vie, leur point de vue.
  • Questions : qui finance ces mouvements, ces armes ? Qui finance les mosquées ?
  • Comment ces jeunes se font radicaliser ? dans les mosquées ? sur internet ?
  • Montée des rejets, forces contradictoires, en lien avec l’état du monde ?
  • Les conflits se rejoignent et se propagent par capillarité
  • Difficultés de décrypter le monde : derrière les attentats, il y a des phénomènes plus globaux, des situations plus complexes…des équilibres ou plutôt des déséquilibres économiques, politiques… à l’échelle mondiale
  • Ces mouvements (extrémistes, terroristes) ont toujours existé.
  • L’histoire se répète : les guerres (Israël / Palestine), les violences, les génocides (Arménie), l’anti-sémitisme, le nazisme,
  • Difficile de dépasser notre vision d’occidental… ou mieux comprendre les différences entre sunnites et chiites, le mouvement salafiste
  • Terrorisme = forme permanente de l’action politique

Les réactions, le mouvement citoyen

  • Emotion, stupeur, colère, tristesse, qui dépasse le journal Charlie Hebdo
  • Stupeur, ahurissement pour les lecteurs et les abonnés (pas si nombreux que cela)
  • Rassemblements nombreux spontanés, œcuméniques,
  • Communion, unanimité apparente pour défendre la liberté d’expression
  • Valeurs contradictoires : solidarité, rejet de l’autre
  • Tout le monde n’était pas dans la rue, tout le monde n’était pas d’accord avec ces manifestations Tout le monde n’a pas été Charlie ; certains élèves n’ont pas respecté la minute de silence…
  • Impression d’une réaction historique mais qui se relativise après quelques mois
  • D’autres événements tout aussi dramatiques (migrants…) sans réaction
  • Déclinaison « Je suis… » par la suite en perte de sens
  • Les médias se sont emparés de ce phénomène ; ont-ils joué un rôle dans la forte mobilisation parce qu’il s’agissait de journalistes ? L’information en continu lors de ces événements devrait-elle être limitée ? Pouvoir des médias : créer l’événement (actualité)
  • Quelque chose de différent par rapport à l’ordinaire…
  • Une prise de conscience de la population française face à cette violence
  • Une récupération politique pour conforter le pouvoir et durcir la riposte
  • La manifestation a permis d’exprimer une réaction de défense de ne pas se laisser intimider par la violence, le terrorisme

Aujourd’hui où est l’esprit du 11 janvier ?

  • Les caricatures de Charlie Hebdo :
  • Peut-on rire de tout ?
  • pourquoi provoquer ?
  • Fait-on les mêmes dessins lorsqu’on vend 30 000 ex ou plusieurs millions ?
  • Avec internet, le nombre d’exemplaires papiers n’a plus la même importance
  • Il n’y a pas que les caricatures qui provoquent la violence…
  • Les caricatures sont-elles rejetées par tous les musulmans ?
  • Critiques vives du journal, qui propage des bêtises sans bornes, qui vit des subsides du Ministère de la Culture. Charlie Hebdo = une injure à la culture, paradoxe signe d’une décadence… ? Dessins = mensonges, pornographie
  • Charlie hebdo divise monte les cultures (et les religions des catholiques, des musulmans) les unes contre les autres. Appel à la haine à la vengeance, carburant de la fascisation du monde.
  • Les dessins de Charlie Hebdo ne visent pas les religions, mais les formes d’intégrisme religieux…
  • Doit-on surveiller tout le monde ? Faut-il se priver de sa liberté pour sa sécurité ?
  • Serons-nous des coupables en puissance ?
  • Les extrémismes prennent-ils de l’ampleur ? (NB Les Extrémistes chrétiens sont aussi parfois violents

La liberté de s’exprimer et de pensée

  • La différence est difficilement acceptée, tout n’est pas bon à dire
  • Où s’arrête la liberté d’expression ? L’humour n’est pas toujours compris.
  • C’est un mode d’expression artistique qui est attaqué
  • La liberté d’expression s’arrête-t-elle aux frontières ?
  • Nécessité d’avoir un débat
  • Où s’arrête la liberté des uns, respecter les autres. …
  • Liberté d’expression : la loi française protège les caricatures…

La religion… les religions

  • La religion n’est qu’un instrument
  • Il y a un problème d’endoctrinement
  • Qui finance les attentats ?
  • Va-t-on vers une guerre civile ?
  • La religion catholique a su évoluer...
  • Peut-on se moquer des religions des prophètes ? en imposant notre culture ?
  • La religion (pour ceux qui en ont une) et celle des autres :
  • C’est quoi une croyance ? Quid des athées, de loin les plus nombreux ?
  • poids des fondamentalistes, des intégristes (existent dans toutes les religions)
  • Religion = dogme, pouvoir idéologique, voire financier, organisation

L’Islam et le monde musulman

  • Méconnaissance de la religion, des pratiquants
  • Cette religion est-elle différente des autres ? Est-ce si différents des chrétiens ?
  • Les musulmans s’entre-tuent aussi
  • Représentation de Mahomet interdite, pourquoi ?
  • Ne pas faire amalgame : islamistes et musulmans
  • La religion islam est utilisée (instrumentalisée) pour construire un rapport de forces politique.
  • Il n’y a pas nécessairement de projet politique derrière ? quid du califat ?
  • La plupart des musulmans ne sont pas pratiquants…
  • Les musulmans ont aux aussi les victimes des terroristes musulmans
  • Fascisation du mouvement islamiste, terroriste par endoctrinement, recrutement et armement pour créer un Etat islamique (EI), un califat ? un mouvement présent dans plusieurs pays (Syrie, Mali, Nigéria…Irak,)
  • Qu’en pensent les musulmans de France ? Doivent-ils se justifier ?
  • Comment évolue la religion ? Elle n’a pas beaucoup bougé… (femmes lapidées, rapports entre les hommes et les femmes). A quand une sécularisation de l’Islam ?
  • Révolutions arabes passées (Hussein, Kadhafi) ou à venir (Bachar)…
  • Qui va assurer le leadership dans le monde arabe ?
  • Risque de focalisation sur l’islam (et le « monde arabe » en France) et risque d’amalgame avec les musulmans dans leur globalité (musulmans = djihadistes en puissance). Attention ne pas faire de l’islam un problème (islamophobie)

Laïcité

  • Reconnaissance de toutes les religions. L’Etat ne prend pas part aux questions religieuses
  • Comment vivre ensemble ? au-delà des religions des uns et des autres ?
  • Quelle cohabitation des religions dans un Etat laïc, avec séparation de l’Eglise (des Eglises) et de l’Etat
  • Quelle laïcité ? Comment vivre ensemble dans une République laïque ?
  • Comment retrouver l’esprit de tolérance de Voltaire… ?

Que faire ?

  • Laïcité, fraternité : travail d’explication dans les écoles, les quartiers
  • Toutes les formes de réflexion devront être proposées aux jeunes
  • L’importance de l’éducation ; les mots manquent chez certains jeunes
  • Comment limiter l’enrôlement des jeunes par les extrémistes ?
  • Comment éviter ici le déracinement des jeunes issus de parents immigrés alors qu’ils sont tout aussi déracinés dans le pays d’origine de leur parents ?
  • La loi sur le renseignement contredit l’esprit du 11 janvier. 
  • La démocratie est-elle différente suivant les pays ?
  • Quelle intégration économique culturelle dans l’Europe, une Europe urbanisée ?
  • Quelles perspectives économiques de partage des richesses ?
  • Va-t-on vers le choc des cultures ? ou vers plus d’universalisme ?
  • Nous sommes entrés dans de nouvelles guerres, non plus entre Etats, mais des guerres globalisées, asymétriques,
  • Comment les démocraties vont se défendre ?
  • Prendre en compte les autres communautés
  • Faire attention à la façon de penser des autres
  • On assiste à un affaiblissement des Etats, qui tremblent devant de nouvelles forces.
  • Les démocraties peuvent avoir recours à des procédés antidémocratiques pour lutte contre le terrorisme ? Faut-il interdire ici et autoriser ailleurs (ou l’inverse) en contradiction avec une culture universaliste ?
  • Comprendre l’origine des formes de fanatisme (djihadisme) d’exclusion, de racisme, (antisémitisme, islamophobie), se battre contre les idées trop simples (Internet > religion ?…)
  • Montée du sentiment d’insécurité, de peur (peur de l’autre dans ses spécificités, mais aussi de la violence des assassinats), angoisse de l’avenir, défiance / politiques
  • Risque de surveillance accrue et perte de liberté (cf débats sur surveillance/renseignement)
  • Vivre ensemble : entre identité (nationale ?) et communautarisme, entre repli identitaire et universalisme…
  • Rejet de l’immigration, de l’autre, de l’étranger…
  • Focalisation sur certains types d’immigrés (les « Maghrébins »)
  • Risque de désintégration sociale (et d’exclusion), des « minorités »,

Résonance mondiale et questions géopolitiques :

  • Pbs du Moyen Orient ? de l’Europe et des pays occidentaux (l’Occident), de l’Afrique ?
  • Qui finance quoi ? qui a intérêt à quoi ? que cherche-t-on ?
  • Place des guerres dans le monde, exportation des guerres, des révolutions, de la violence…
  • Quels en sont les enjeux ? pourquoi certains pays interviennent dans certains conflits (Révolutions arabes, développement économique et social…)
  • Choix politiques entre guerres et intervention armées (droit ou devoir d’ingérence) et diplomatie
  • Les réactions internationales favorables ou hostiles interpellent




Messages

  • Médiapart 16 mai 2015 | Par La rédaction de Mediapart
    http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/160515/sur-l-esprit-du-11-janvier-le-debat-todd-badiou

    Sur l’« esprit du 11 janvier » : le débat Todd-Badiou
    Le démographe Emmanuel Todd, auteur de Qui est Charlie ?, est l’invité d’Alain Badiou et Aude Lancelin.

    La vidéo sur Dailymotion : http://dai.ly/x2qadz7

    C’est le démographe par qui le scandale arrive : Emmanuel Todd. Avant même la parution de son dernier livre, Qui est Charlie ? : Sociologie d’une crise religieuse (Éditions du Seuil), on a assisté à un véritable tir de barrage. Contre le livre lui-même, mais aussi contre son auteur, qualifié carrément d’« intellectuel zombie », pris à partie par le premier ministre, etc.

    Dès la fin du mois de janvier, Alain Badiou écrivait quant à lui un texte publié par Le Monde (lire ici), dans lequel on pouvait lire : « La liberté d’expression, parlons-en ! Il était pratiquement impossible, durant tous les premiers jours de cette affaire, d’exprimer sur ce qui se passait un autre avis que celui qui consiste à s’enchanter de nos libertés, de notre République, à maudire la corruption de notre identité par les jeunes prolétaires musulmans et les filles horriblement voilées, et à se préparer virilement à la guerre contre le terrorisme. »

    Emmanuel Todd est l’invité d’Aude Lancelin et Alain Badiou pour ce nouveau numéro de Contre-courant.

    Vous pouvez également retrouver ici l’analyse du livre par Joseph Confavreux : « Qui est Charlie ? » : Emmanuel Todd et ses méthodes
    http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/070515/qui-est-charlie-emmanuel-todd-et-ses-methodes

    • Le mouvement de réaction aux attentats contre Charlie et contre l’hyper-marché Cacher est d’abord une réaction démocratique populaire, massive, plutôt spontanée et salutaire. Qu’aurait-on dit si l’on n’avait rien dit, rien fait...

      Comme tous les mouvements sociaux, sa portée est symbolique (ce que ces manifs portent comme symboles : des crayons contre des fusils) et politique (ce pour quoi "on" est là dans la rue : la liberté d’expression) ce contre quoi on manifeste (violence. barbarie, racisme, antisémitisme...). Mais il faut se garder de la récupération politique (ceux qui s’en servent) comme de la récupération idéologique (confiscation du débat d’idées).

      La difficulté du débat vient de plusieurs choses :
      D’abord il est difficile de débattre de croyances, de religion -pour ceux qu en ont comme pour ceux qui n’en ont pas (ou plus)- sans tomber dans la critique des symboles (les signes ostentatoires), des pratiques (religieuses), des violences faites ou au nom de… (fanatisme), sans oublier les a priori liés à notre méconnaissance des autres religions.

      Ainsi certains termes comme" islamophobie" sont d’emblée porteurs d’ambiguïtés :
      http://www.lemonde.fr/idees/video/2015/02/26/l-islamophobie-une-specificite-francaise_4584123_3232.html
      http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/03/24/evitons-le-terme-d-islamophobie_4600376_3232.html
      http://www.liberation.fr/societe/2015/04/26/islamophobie-mot-de-l-epoqueou-mal-du-siecle_1269628

      Et les amalgames sont vite légion (voire relevant de la « re-ligion »)

      Ensuite le débat est souvent confisqué par les médias ou les intellectuels médiatiques, comme E Todd qui a bien réussi à détourner le débat à son profit, alors qu’il y a des beaucoup d’autres livre parus (ou à paraître) sur cet évènement avant et après le 11 janvier.

      Ce débat doit avant tout rester un débat citoyen sur les analyses de ce qui s’est passé et les conclusions que tout un chacun doit ou peut en tirer.
      En clair, ne nous laissons pas trop envahir par ceux qui veulent penser à notre place.
      A nos crayons, à nos claviers (sans oublier nos voisins...) !

  • « Qui est Charlie ? » : Emmanuel Todd et ses méthodes

    Médiapart 07 mai 2015 | Par Joseph Confavreux
    http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/070515/qui-est-charlie-emmanuel-todd-et-ses-methodes?onglet=full

    Son livre est sorti ce 7 mai, mais Emmanuel Todd a déjà été invité en « Une » de L’Obs, de Libération et sur France Inter. Maintenant que tout le monde peut lire Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, qu’y a-t-il à tirer de cette publication ? Elle n’est pas seulement un brûlot contre le 11 janvier, mais contient en réalité deux livres.

    Attaques ad hominen concernant la taille présumée du cerveau de Patrick Pelloux, colères radiophoniques quand l’humoriste Sophia Aram lui demande de traiter en adulte les musulmans et les immigrés ou lorsque les questions ne lui conviennent pas, formules parfois insupportables, analyses contestables… Le moins qu’on puisse dire est qu’Emmanuel Todd ne donne pas toujours envie de lire l’ouvrage qu’il publie, jeudi 7 mai, aux éditions du Seuil, intitulé Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse.

    Si l’homme n’avait pas, derrière lui, un long travail fondé sur l’analyse des systèmes familiaux (dont la substance se trouve dans le volumineux premier tome de son Origine des systèmes familiaux, publié en 2011 chez Gallimard, qui n’a fait la « Une » d’aucun média) et n’avait pas démontré à plusieurs reprises la richesse politique de certaines de ses intuitions, on serait tenté de laisser de côté un ouvrage écrit à l’emporte-pièce, où il est aisé de piocher certaines phrases qui font vaciller l’ensemble de l’édifice.

    Mais Emmanuel Todd est aussi quelqu’un capable d’écrire, dès 1976, un ouvrage intitulé La Chute finale – Essai sur la décomposition de la sphère soviétique ou de démontrer, avec son collègue Youssef Courbage, que si l’on s’intéresse aux réalités démographiques et sociales et non aux idéologies, il n’existe pas de choc des civilisations, mais bien un « rendez-vous des civilisations » entre l’Orient et l’Occident. Difficile donc de balayer le dernier ouvrage du chercheur, même si l’on peut être, par avance, lassé des saillies du polémiste qui délégitiment trop souvent les intuitions de l’observateur fin qu’il peut aussi être.

    Si le lecteur est donc prêt à, parfois, se pincer le nez ou se frotter les yeux, et à passer ainsi sur la manière dont Todd réduit sans beaucoup d’arguments la plus grande mobilisation de l’histoire française depuis 1945 à une « imposture », une « hystérie collective » et un « happening européiste », l’ouvrage Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, demeure intéressant.

    Le livre s’affiche d’abord comme une analyse de la mobilisation du 11 janvier, après les attentats de Paris. Il a, sur ce sujet, de quoi alimenter une épaisse chronique d’exagérations, d’emportements et de biais… Alors qu’il affirme que « ce qu’un chercheur peut apporter d’utile au débat public n’est pas une morale plus pure ou une idéologie de meilleure qualité, mais une interprétation objective des faits qui ont échappé aux acteurs eux-mêmes », Emmanuel Todd multiplie en effet les raccourcis méthodologiques et idéologiques.

    Caricaturer les 4 millions de Français qui ont défilé le 11 janvier sous les traits d’une foule « convoquée par le gouvernement » de « zombies » islamophobes à l’inconscient « vichyssois » est la marque d’un texte dont non seulement le « ton » n’est pas « académique », comme Todd le reconnaît lui-même, mais dont la méthode est problématique.

    Todd néglige d’abord le fait qu’une manifestation ne se juge pas seulement à sa composition sociale, mais aussi à ce qu’elle revendique, et ne se laisse pas facilement saisir dans le cadre d’une « sociologie à chaud » insuffisamment outillée. Et si effectivement une « partie de la France n’était pas là le 11 janvier », et si les classes populaires et les Français issus de l’immigration étaient sans doute peu présents, il n’existe pas de données statistiques suffisantes sur la composition des foules du 11 janvier permettant d’en tirer les conclusions politiques d’Emmanuel Todd, qui n’y voit qu’une mobilisation de groupes privilégiés diabolisant l’islam.

    Ce manque est une limite à l’ambition forte du livre, qui est de dresser une géographie et une interprétation des manifestations du 11 janvier 2015, et notamment des fortes variations de mobilisation d’une ville à l’autre. Certes, Cherbourg, Brest, Rennes, Grenoble, Paris, Pau, Lyon ou Vannes ont beaucoup plus défilé que Marseille, Saint-Nazaire, Arras, Lille, Beauvais ou Béziers. Cela raconte sans doute quelque chose de la composition sociologique, en termes de classes sociales comme d’origine ethnique, voire de l’orientation politique des manifestations du 11 janvier. Mais Emmanuel Todd transforme son analyse cartographique d’une distribution non uniforme de l’émotion sur le territoire français en coup de force pour alimenter sa conviction que les foules du 11 janvier n’étaient que l’expression du « vieux fond catholique français » menées par des classes supérieures « fondamentalement égoïstes, autistes et d’humeur répressive ».

    L’analyse de Todd est aussi biaisée par son rejet viscéral de l’unanimisme médiatique autour de la communion républicaine du 11 janvier. Ce rejet l’a sans doute empêché de voir les nombreuses affiches qui disaient aussi « je suis juif », voire « je suis policier », et non seulement « je suis Charlie », et de manquer ainsi la puissance politique et sociale qu’il peut y avoir à affirmer publiquement : « Je suis un autre. » Pour ne pas parler de quelques slogans auquel Todd adhérerait peut-être, tel : « Je suis en deuil. L’Otan, l’unité nationale, l’Europe forteresse… Non Merci ! »

    En ratant cela, Todd a aussi perdu de vue tous les manifestants qui refusaient, comme lui, de confondre le droit à la caricature avec le « devoir de blasphémer » et pouvaient, comme lui, juger « que le droit au blasphème sur sa propre religion ne devait pas être confondu avec le droit au blasphème sur la religion d’autrui, particulièrement dans le contexte socio-économique difficile qui est celui de la société française actuelle ».

  • Suite de « Qui est Charlie ? » : Emmanuel Todd et ses méthodes
    Médiapart 07 mai 2015 | Par Joseph Confavreux

    Le « néo-républicanisme »

    Mais la question de la méthode Todd se pose avant tout sur les deux plans qui constituent le socle du livre. Le premier est son usage des données démographiques et cartographiques, propre à intimider le profane, un peu comme le font les formules mathématiques des économistes. L’intimidation est d’autant plus forte que la démographie a la réputation d’être la seule science humaine ayant une puissance prédictive.

    Pour François Héran, ancien directeur de l’Institut national d’études démographiques (INED), « Emmanuel Todd est titulaire d’une thèse d’anthropologie historique menée à Cambridge. C’est un historien de la famille et non un démographe à proprement parler. Il est dommage qu’il ne soumette pas ses publications au jugement des pairs dans des revues scientifiques. Le Rendez-vous des civilisations fait exception : c’est un excellent livre, à la fois documenté et novateur, où le souffle indéniable de Todd se combine à la science de Youssef Courbage, spécialiste reconnu de la démographie du monde arabe. Combinaison très productive.

    « En revanche, quand il est livré à lui-même, Todd manque de méthode. Pour établir les conclusions qu’il avance dans son ouvrage, il faudrait manier une analyse démographique et statistique autrement plus poussée. Le rapprochement direct de deux cartes ne suffit pas à démontrer un lien de causalité. Les corrélations qu’il établit entre la carte des pratiques religieuses anciennes et la carte des manifestations sont correctes, mais elles ne permettent pas de conclure que les unes commandent aux autres. Deux cartes ou deux séries de nombres peuvent se ressembler sans être nécessairement liées, pour peu qu’interagissent d’autres variables. C’est l’objet d’une technique complexe, qu’on appelle l’"analyse spatiale" et que Todd ignore. Avec sa méthode, on montrerait aisément que le vote aux extrêmes est lié aux températures extrêmes et qu’il s’acclimate ensuite aux aires plus tempérées. Il faut aussi étudier les interactions entre les variables. »

    L’autre limite scientifique importante est la volonté du chercheur de cerner la culture des groupes, au risque de les essentialiser, et de psychanalyser, sans toujours les écouter, les individus et les nations. « Todd pratique ce qu’on pourrait appeler un essentialisme territorial, résume François Héran. Pour lui, les individus sont mobiles, y compris les migrants. Mais ils "attrapent" en quelque sorte les mentalités égalitaristes ou inégalitaires attachées depuis des siècles aux territoires où ils viennent résider. Si vous habitez une région anciennement catholique, vous serez imprégné d’une sorte de catholicisme résiduel, le catholicisme "zombie". Les différences de comportement d’une région à l’autre sont très intrigantes, mais Todd les explique par des forces encore plus mystérieuses, des sortes de réminiscences inconscientes ou d’archétypes qui font agir les hommes d’aujourd’hui.

    « Alors que toute l’évolution des sciences sociales depuis une trentaine d’années consiste à donner la parole aux acteurs en misant sur leur capacité d’analyse et de réflexivité, Todd fait l’inverse. Il a les moyens de faire parler les gens à leur insu, en faisant appel à des forces collectives inconscientes. Mais que gagne-t-on à expliquer un phénomène complexe comme le 11 janvier par un phénomène encore plus complexe ? Cela explique l’extrême réticence des chercheurs à entreprendre une évaluation en profondeur des essais de Todd : il mobilise des facteurs explicatifs venus du fond des âges qui ne sont ni faux ni vrais et qu’il est donc très difficile de valider ou d’infirmer. »

    Dans Libération, le géographe Jacques Lévy exprimait sensiblement la même réserve : « Sur le plan théorique, Todd appartient à une école de pensée, le "culturalisme", qui refuse l’historicité. Il présente le monde d’aujourd’hui comme s’il était une combinaison de paramètres intangibles. »

    Quant au rapport hostile d’une large part de la société française à l’islam, il ne peut s’expliquer seulement par la psychologie de la nation et de la république française, si l’on lit par exemple le dernier ouvrage de la sociologue Nilüfer Göle consacré à l’islam européen. Cet ouvrage montre la récurrence et la similitude des controverses dans des contextes historiques, anthropologiques ou étatiques fort différents, en France, en Allemagne ou en Italie (voir notre entretien avec elle).

    Ces limites méthodologiques ne doivent toutefois pas masquer que Qui est Charlie ? est loin d’être un simple brûlot sans argument. « L’esprit du 11 janvier », s’il a jamais existé, est d’ores et déjà une injonction lointaine, frelatée par une réponse uniquement sécuritaire au terrorisme, comme l’a encore montré le vote quasi-unanime de nos représentants sur la loi renseignement et ses tendances liberticides le 5 mai. Alors même que tous les ingrédients sociaux qui produisent aussi ces djihadistes made in France persistent : que ce soit l’hostilité croissante à l’islam ou la difficulté de plus en plus grande pour envisager un avenir désirable lorsqu’on est un jeune issu d’un milieu populaire.

    Et Emmanuel Todd est donc parfaitement en droit, plusieurs mois après les attentats, de rompre avec l’émotion de l’époque, pour montrer les limites, comme les instrumentalisations (par exemple, par Manuel Valls, lire ici), de la réaction aux attentats de Paris.

    Dire cela ne revient pas à insulter les morts de Charlie Hebdo ou de l’Hyper Casher, ni à excuser les actes de ceux qui les ont commis. Il s’agit au contraire de refuser que les crispations identitaires et l’abandon des classes populaires ne se poursuivent en se drapant, cette fois, des oripeaux d’une République défendant des valeurs abstraites tout en continuant des politiques concrètes accentuant les inégalités sociales et les désertions politiques.
    Emmanuel Todd en 2014Emmanuel Todd en 2014

    À cet égard, il n’est d’ailleurs pas inintéressant qu’Emmanuel Todd, longtemps égérie des « nationaux-républicains », et intellectuel organique d’un journal comme Marianne, sans doute parce qu’il reste sensible à la question sociale et aux effets de domination, n’emprunte pas les chemins réactionnaires d’une partie du camp qu’il a longtemps alimenté. Le voilà qui se retrouve à dénoncer le « néo-républicanisme », cette « étrange doctrine qui prétend parler la langue de Marianne mais définit dans les faits une République d’exclusion ».

    Face à ce constat d’une République qui se dresse sur ses ergots avec d’autant plus de vigueur qu’elle ne remplit plus son ambition sociale, on pourra toutefois préférer à la manière de faire de Todd, qui ne pourra que braquer par ses excès, celle initiée par l’historien Patrick Boucheron et l’écrivain Mathieu Riboulet, dans un petit livre qui paraîtra le 13 mai.

    En conclusion de cet ouvrage intitulé Prendre dates. Paris, 6 janvier – 14 janvier 2015, ils écrivent : « La catastrophe à venir ne sera pas ce qui surgit à la fin, mais ce qui se poursuit lentement, continûment d’un même mouvement, sans qu’on y trouve à redire. Comment se résoudre à cette continuation catastrophique ? Est-ce une vie que d’attendre ainsi docilement le nouveau scandale financier, la nouvelle victoire du Front national, le nouveau best-seller prônant la guerre civile, la nouvelle école juive mitraillée, la nouvelle vidéo de décapitation ? Du 7 au 11 janvier, les représentants politiques de la France ont, peu ou prou, porté une parole publique que l’on aurait pu croire plus irrémédiablement dégradée. Cela ne tient pas lieu de politique, mais cela la rend possible. Et voyez, depuis, comme ils se relâchent : c’est que nous ne les serrons plus d’assez près, reprenant aussitôt la sale habitude de les laisser faire. Il vaudrait mieux éviter désormais, car le temps presse. »

    C’est précisément si l’on est conscient que le temps presse pour éviter d’être broyé entre la tenaille djihadiste et la mâchoire des droites extrêmes, qui font toutes deux leur miel de l’austérité à perpétuité et souhaitent faire passer la ligne de partage des eaux de la guerre des civilisations par le Massif central, que le livre d’Emmanuel Todd peut être utile et pertinent, au-delà de ses éructations.
    « Un fantastique durcissement interne de la société »

    Il existe en effet un second livre dans Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, où le sous-titre compte peut-être davantage que le titre, et dont il serait dommage d’évacuer le propos ou de le réduire à son analyse partiale des mobilisations du 11 janvier. Celui-ci cherche à se saisir de ce dont la France d’aujourd’hui est faite, et donc de l’endroit vers lequel elle pourrait se diriger. On peut, schématiquement – mais Emmanuel Todd pourrait difficilement récuser tout schématisme – en résumer la teneur en deux points.
    Le 11 janvier à Paris.Le 11 janvier à Paris. © Michaël Hajdenberg

    D’abord, la société française vivrait dans un état de confusion religieuse globale, issue de l’achèvement de la déchristianisation, qui se marque par « l’incroyance généralisée », « l’hostilité à l’islam, religion d’un groupe dominé », « la montée de l’antisémitisme dans ce groupe dominé » et la « relative indifférence du monde laïque dominant à la montée en puissance de cet antisémitisme ». Cela se traduit par la domination de ce que Todd désigne comme un « catholicisme zombie », marqué par sa défiance vis-à-vis de l’islam et la persistance de valeurs inégalitaires et hiérarchiques maquillées en défense de la laïcité et de l’universel.

    Cela expliquerait notamment pourquoi les régions traditionnellement les plus catholiques et les plus ancrées à droite, en particulier dans l’Ouest, sont parmi les dernières à voter pour un parti socialiste qui aurait alors moins réussi à conquérir des terres hostiles qu’à se convertir à des valeurs qu’il avait autrefois combattues.

    Cette thèse, qui radicalise les analyses cartographiques du précédent livre qu’Emmanuel Todd avait signé avec le démographe Hervé Le Bras, Le Mystère français, se heurte toutefois au constat qu’une large partie de l’hostilité européenne à l’islam se pare aujourd’hui de la défense de l’égalité entre les sexes ou de la protection des minorités sexuelles, qui ne se situaient pas au cœur des préoccupations du catholicisme traditionnel… Mais il reste tout à fait envisageable que la religion, dans un monde désorienté et précarisé, où il n’existe plus guère de théologie séculière du progrès, soit perçue, par des musulmans comme par d’autres, comme une protection contre la vie nue. Et qu’ainsi, comme l’écrit Todd, « aux frontières de l’anéantissement par le marché, l’homme [puisse] trouver un ultime point d’appui dans une foi religieuse qui lui donne des lois et une espérance ».

    Ensuite, Emmanuel Todd juge que la réalité « néo-républicaine » est issue d’une alliance entre classes moyennes, personnes âgées et partisans d’une inégalité sociale dissimulée sous les traits de « valeurs républicaines » d’autant plus facilement brandies qu’elles ne portent pas à conséquence dans le monde réel.

    Ce bloc majoritaire, écrit le chercheur, « continue d’exprimer de merveilleuses valeurs européennes et universelles, mais il accepte en pratique un fantastique durcissement interne de la société. (…) Les classes moyennes françaises sont, à certains égards, admirables. Au contraire de leurs homologues anglaises, américaines ou allemandes, elles sont capables de faire des enfants en nombre raisonnable, de produire des retraités cultivés, aptes à courir les festivals d’art en été. Elles protègent notre cinéma et, de façon générale, préservent une culture cohérente dans le monde disloqué de la globalisation. Reste que le bien-être de cette classe émane d’un système social non seulement égoïste, mais hypocrite puisque ses représentations officielles nient les relations de force, d’exploitation, d’exclusion et de répression ».

    Cet abandon de l’ambition d’égalité est un facteur de déstructuration et de déstabilisation de groupes entiers, propice à toutes les radicalisations, islamistes comme identitaires. « L’anomie, beaucoup plus que le communautarisme, menace aujourd’hui les quartiers », affirme ainsi le chercheur, qui en veut pour preuve les taux toujours très élevés de mariage mixtes parmi les populations, notamment musulmanes, issues de l’immigration.

    Emmanuel Todd s’interroge alors sur les raisons d’une telle impasse sociale et économique. Pour lui, la situation suggère « non seulement une grande violence et une immense mauvaise foi des acteurs, mais aussi de la conviction, de la détermination, de la force. On peut à la rigueur imaginer de telles pulsions chez des élus d’extrême droite, des fondamentalistes musulmans ou des athées militants. Mais sont-elles concevables chez des gens qui se pensent de centre gauche ? »

    Pour répondre à cette question, il faudrait faire appel à ce qu’il désigne par la « puissance collective des valeurs faibles ». Elle expliquerait comment des « préférences inégalitaires et différentialistes de faible intensité peuvent aboutir, sur un mode collectif, à une obstination d’une rare violence ». Et expliquer que la politique délétère actuelle puisse être menée non par un clone de Nicolas Sarkozy mais par un président de la République « débonnaire, insignifiant, "normal" selon sa propre terminologie ». Pour Todd, face à ce constat et à une aggravation prévisible de la situation, il demeure toutefois possible d’éviter un affrontement avec l’islam, en lui accordant ce qui a été accordé au catholicisme, et de trouver des accommodements qui passent nécessairement par une rupture radicale avec la politique économique actuelle, passant, en particulier, par une sortie de l’Euro.

    Des pistes et des intuitions intéressantes, mais qui font regretter qu’Emmanuel Todd se soit d’ores et déjà tiré, par ses emportements médiatiques, quelques balles dans le pied avant même la parution de son livre…

  • @rrêt sur images, émission du 22/05/2015 par la rédaction

    Qui est Charlie ? Retour sur l’orage
    http://www.arretsurimages.net/emissions/2015-05-22/Todd-Vous-imaginez-Reiser-faire-des-trucs-aussi-nuls-id7752

    Le résumé de l’émission, par Justine Brabant

    Une tribune de chercheurs l’accusant dans Le Monde de "simplisme" ; des articles en cascade l’accusant ici d’avoir commis "une tentative assez inédite de délégitimer, de flétrir et de diffamer le 11 janvier 2015, ce sursaut citoyen et populaire" (Joseph Macé-Scaron, Marianne), là d’être stimulant mais de "décri[re] le monde contemporain comme si rien n’avait bougé depuis deux siècles" (le géographe Jacques Lévy dans Libération) ; et pour agrémenter le tout, une passe d’armes avec le Premier ministre himself : Todd le dit lui-même, il y a eu "beaucoup de bordel" autour de son livre.

    Sa première réaction ? "Ce niveau de bordel ne peut que rendre modeste. Ce qui se passe dépasse le livre." Mais le démographe y voit tout de même une confirmation de ce qu’il décrit dans son ouvrage : "Toute cette agitation vérifie la thèse du livre qu’il y a eu un flash totalitaire et un moment d’étouffement de la liberté de parole à l’époque (de l’après-attentats)". (Acte 1)

    La thèse, ou plutôt l’une des thèses : car Todd veut aussi démontrer que la France traverse une crise religieuse, que les valeurs de la droite catholique ont gagné le parti socialiste, que les classes moyennes françaises se préoccupent de moins en mois d’égalité. L’émission est l’occasion d’un retour sur les critiques essuyées par cet ouvrage à tiroirs, et sur quelques-unes des idées développées par son auteur et peu entendues dans le tumulte entourant sa sortie – qui s’est cristallisé autour du supposé impensé xénophobe des manifestants.

    Retour sur les critiques (1) : des marcheurs et de leur inconscient

    "Qui est Charlie" ? "Une insulte" envers tous les manifestants du 11 janvier pour Caroline Fourest : "Ce n’est pas à un intellectuel de dire à des gens pourquoi les gens marchent", assurait la polémiste sur BFM TV le 14 mai. Au-delà de Fourest, Jean-Marie Le Guen (sur RTL le 10 mai) ou encore Alain Finkielkraut (sur Paris Premiere le 4 mai) ont vivement critiqué les méthodes et les conclusions du démographe (Acte 2). Car Todd, dans son ouvrage, entend examiner les "valeurs profondes" qui animaient les participants aux marches du 11 janvier, et ses conclusions ne sont pas particulièrement flatteuses : "Conservatisme, égoïsme, domination, inégalité."

    Peut-être pour atténuer la charge, Todd s’est employé sur les plateaux de télévision à rappeler qu’il trouvait les marcheurs "sympas", et qu’il s’identifiait socialement à nombre d’entre eux. Une parade ? "Non, tout cela est vrai !", assure le démographe. Qui concède tout de même qu’il s’agit là d’une manière d’être entendu : "C’est un exercice qu’il faut faire pour rassurer les gens et prouver sa bienveillance."

    Au-delà du caractère "sympa" ou non de ces marcheurs, est-il bien raisonnable de vouloir disséquer leur inconscient ? Emmanuel Todd revendique la démarche qui serait, selon lui, aux sources même de la sociologie moderne – présente chez Emile Durkheim et Gabriel de Tarde notamment (Acte 2).

    La notion d’inconscient, présente "partout" dans la sociologie des débuts ?

    Le démographe l’avance sur le plateau – en concédant toutefois que cela nécessiterait une étude plus complète : "Ce que dit la sociologie quand elle naît scientifiquement, avec Durkheim (…), c’est la fin de la croyance un peu simpliste en l’homme des Lumières, l’homme complètement conscient. La sociologie, c’est le moment où on a découvert les forces obscures, l’inconscient. (…) Aujourd’hui, on croit que c’est la psychanalyse qui a découvert l’inconscient, mais si vous lisez des textes de Durkheim ou de Gabriel de Tarde, la notion d’inconscient est partout."

    Vrai ou faux ? Durkheim évoque en effet le sujet dans ses écrits, mais avec une nuance que ne rapporte pas Todd sur notre plateau : le sociologue préfère la notion de non-conscience à celle d’inconscient (qui a une signification particulière en psychanalyse). "Nous croyons féconde cette idée que la vie sociale doit s’expliquer, non par la conception que s’en font ceux qui y participent, mais par des causes profondes qui échappent à la conscience" (E. Durkheim, compte-rendu de A. Labriola, "Essais sur la conception matérialiste de l’histoire", Revue Philosophique, déc 1897, vol XLIV, 22e année, p. 648.)

    Les sociologues Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron confirment cette lecture de Durkheim : "Bien qu’il restât enfermé dans la problématique de la conscience collective par les instruments conceptuels propres aux sciences humaines de son époque, Durkheim prenait soin de distinguer le principe par lequel le sociologue se donne l’existence de régularités non-conscientes de l’affirmation d’un « inconscient » doté de caractères spécifiques." (Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon & Jean-Claude Passeron, Le métier de sociologue : préalable épistémologiques, Paris : Mouton de Gruyter, 2005 [1968], p. 31)

    Retour sur les critiques (2) : contradiction sur le blasphème ?

    Bataille de citations dans le studio de France Inter, le 4 mai : pour le journaliste Patrick Cohen, Todd est contradictoire. Pourquoi ? Cohen avance d’abord : "Pour vous, critiquer l’islam ou dessiner Mahomet, par principe, c’est xénophobe, et ça devrait être interdit. C’est ce que vous écrivez. Vous écrivez [p.15] : « Blasphémer de manière répétitive et systématique sur Mahomet, personnage central de la religion d’un groupe faible et discriminé, devrait être qualifié d’incitation à la haine. »"

    Faux, rétorque alors Todd dans le studio d’Inter, dégainant un autre passage de son livre (p.233) : "a) Le droit au blasphème est absolu. Les forces de l’ordre doivent assurer la sécurité physique des blasphémateurs. Les ministres de l’Intérieur qui échouent dans cette tâche doivent rendre des comptes à la nation. b) Les citoyens français, musulmans ou non, qui considèrent que blasphémer sur la religion d’un groupe dominé est inutile et lâche ont le droit de le dire sans être accusés, ni d’apologie du terrorisme, ni de ne pas être de bons Français. L’Etat doit protéger leur liberté d’expression."

    Patrick Cohen n’avait pas tronqué la citation

    Sur notre plateau, Todd tient à préciser que la citation par Patrick Cohen de son ouvrage à l’antenne d’Inter "est tronquée". Vérification faite, c’est faux : le journaliste d’Inter prononce bien les mots "de manière répétitive et systématique".

    Conclusion de Patrick Cohen, donc : le démographe dit tout et son contraire. Sur notre plateau, il assure que les deux passages ne visent pas le même type de blasphème : dans celui qu’il condamne, "il y a l’idée de répétition, de campagne : blasphémer une fois de temps en temps c’est une chose, faire du blasphème anti-musulman son métier, c’est autre chose", argue le démographe (Acte 3).

    Est-ce à dire que Charlie Hebdo, avant les attentats, était un journal qui blasphémait de manière systématique et répétitive ? "Oui, évidemment. Il n’arrivait à se vendre qu’en faisant ça." Ce n’est pas ce qu’écrivaient deux sociologues ayant décompté le nombre de Unes de Charlie sur l’islam, Jean-François Mignot et Céline Goffette dans leur tribune "Non, Charlie Hebdo n’est pas obsédé par l’islam". À l’appui de son affirmation, Todd cite un post du blogueur Olivier Berruyer : "Les dessins polémiques de Charlie Hebdo". (Il aurait également pu mentionner cette autre tribune de chercheurs parue dans Le Monde).

    Après l’orage : ce que le 11-janvier dit de la société française

    D’éditos en manifestations, de livres en plateaux télé, les Français ont dit ce qu’ils pensaient des attentats de janvier. Mais qu’est-ce que ces attentats, et la mobilisation qui les a suivis, disent de la société française ? Dans son livre, le démographe a l’ambition d’y répondre également.

    Première observation : les interactions entre droite "catholique-zombie" et parti socialiste. La percée du parti socialiste sur les terres catholiques de l’ouest de la France s’observe depuis 1981, relève Todd. Mais ce n’est que "grâce à François Hollande" que le démographe a eu l’intuition qu’il fallait moins parler de conquête de la droite catholique par le PS que de conquête du PS par la droite catholique. Pour affirmer cela, il associe à cette droite catholique des valeurs qu’il assure observer chez les dirigeants et militants du parti d’aujourd’hui : "obéissance, masochisme, et manque d’intérêt pour la valeur d’égalité ont conquis le PS." Plus généralement, les classes moyennes françaises seraient de moins en moins préoccupés par les inégalités de revenu (Acte 4).

    Pierre Joxe, invité d’@si il y a quelques semaines, avançait une idée proche mais formulée moins... toddesquement : "Une partie de l’opinion française se détache des pauvres." Le démographe souscrit au diagnostic, et enfonce le clou : "Qu’est-ce que c’est que la liberté et l’égalité (reprises en slogan par les manifestants du 11-janvier) dans une République qui ne s’occupe que de la moitié de sa population ?."

    Deuxième observation : ce que le 11-janvier nous dit avec force, estime le démographe, c’est qu’antisémitisme et islamophobie s’alimentent. "Ce qui m’a donné la force, l’énergie de sortir ce livre, ça a été l’Hypercacher." Avant l’attentat, Todd admet avoir "fait partie de ces Français optimistes, qui pensaient que le retour de l’antisémitisme en France n’était pas possible." Ce n’est qu’avec cet attentat qu’il a "admis la diffusion de l’antisémitisme dans une partie des populations jeunes maghrébines des banlieues", concède-t-il. Et c’est ce qui, dans son ouvrage, l’a poussé à "essayer de démonter l’interaction perverse qu’il y a entre la montée de l’islamophobie et la montée de l’antisémitisme." (Acte 4)

    Bref, la société française est "en crise", en particulier en crise religieuse et en crise économique. Et ce cocktail ne promet rien de bon, assure Todd, qui tout en ne voulant "pas dramatiser", dresse le parallèle avec l’Allemagne des années 1930. Comment échapper à cet horizon ? "On ne peut rien sur le plan religieux. Mais le domaine sur lequel on peut agir, c’est l’économie." Un sujet pour un nouveau livre ?

  • Akram Belkaïd : sur l’islam, il faut choisir entre « le débat ou l’affrontement »

    Médiapart 22 mai 2015 | Par Hubert Huertas et François Bonnet
    http://www.mediapart.fr/journal/france/220515/akram-belkaid-sur-lislam-il-faut-choisir-entre-le-debat-ou-laffrontement

    Pour le cinquantième numéro d’Objections, Mediapart a choisi de dépasser les polémiques à propos du 11 janvier, en écoutant la parole nuancée du journaliste Akram Belkaïd. Il écrit dans Le Quotidien d’Oran une "Chronique du Blédard" qui parle de la France aux Algériens, et des Algériens à la France.

    Vidéo : http://dai.ly/x2r23ag

    Akram Belkaïd considère que la réaction du 11 janvier était "belle", contrairement à Emmanuel Todd, mais il rejoint son analyse sur la « sacralisation » de l’événement, et sur les fractures de la France. Une parole subtile et dépassionnée, pour un homme qui redoute la montée des passions :

    « La divergence principale [avec Emmanuel Todd], c’est à propos des motivations des gens qui sont sortis pour manifester le 11 janvier : je ne pense pas qu’on puisse affirmer que les gens qui sont sortis pour manifester l’ont fait dans une démarche d’islamophobie ou pour décréter le droit à la caricature. Je pense qu’il y a eu une émotion nationale, il y a eu une révulsion nationale, beaucoup de gens ont été choqués et je pense que cette manifestation du 11 janvier a permis de garder une certaine cohérence au sein même de la société française, à un moment où, après les tueries de Charlie Hebdo ou après les tueries de l’hyper casher, ou sentait que les choses pouvaient déraper dans ce pays qui vit dans une conjoncture difficile, notamment dans ses rapports avec l’islam.

    « On ne peut pas dire que la manifestation en elle-même ait été manipulée, mais cette manifestation a ensuite été sacralisée […] et on a fait de cet "esprit du 11 janvier" quelque chose qui ne correspondait peut-être pas à ce qu’ont dit les marcheurs. On a décrété que ce 11 janvier consacrait le droit au blasphème, que "l’esprit du 11 janvier" signifiait qu’une partie de la communauté musulmane qui cherche à s’exprimer devait finalement faire profil bas, et c’est là où Emmanuel Todd a raison. Cet "esprit du 11 janvier", il est nécessaire d’en débattre, de discuter de ce qu’il veut dire, en ayant le droit de ne pas être d’accord.

    « Le non-dit majeur, c’est l’inconfort ou l’hostilité d’une partie de la société française à l’égard de la présence de l’islam sur le sol français. On ne trouve pas seulement cet inconfort dans la montée du Front national mais aussi dans ce qu’on appelait jadis les forces progressistes au sein même de la gauche, où il y a un discours parfois très virulent en direction de l’islam radical. Mais on sent bien que toute une communauté est visée, ou plutôt toutes les communautés musulmanes car il n’y en a pas qu’une seule en France. On se retrouve avec des discours parfois stigmatisants, et qui font fi de la réalité sociale. Une grande partie des musulmans de France appartiennent aux catégories sociales les plus défavorisées. [...] La question sociale est fondamentale en France, or on a tendance à l’oublier pour mettre en avant la question religieuse qui est le plus souvent une question culturelle.

    « Naturellement, la primauté de la question sociale ne doit pas nous faire oublier le reste, et, effectivement, les conséquences de l’ébullition actuelle dans le monde musulman. Il est certain que tout cela ne peut pas ne pas toucher les musulmans de France. La vraie question c’est : est-ce qu’on peut vivre en France, être de foi musulmane, et rester en accord avec les lois de la République ? À cette question je réponds oui à 100 %. Il reste que la suspicion demeure. Quelqu’un qui pratique sa foi de musulman est constamment obligé de montrer patte blanche et de prouver qu’il est loyal à l’égard de la République. Dans cette atmosphère de suspicion générale on met en avant des questions qui méritent examen, par exemple la question du voile, mais en les instrumentalisant. Regardez : combien de jeunes filles portent une jupe longue ? Est-ce qu’on peut considérer que c’est une dérive ? On joue à faire peur aux gens !

    « Ma grande crainte, c’est que face à une difficulté de juguler la crise économique, la campagne pour les élections présidentielles soit atteinte par ce poison comme on a eu le poison de l’identité nationale. Le thème de l’islam en France va constituer un grand débat, mais pas un débat avec des arguments, un débat avec des anathèmes, avec des suspicions, comme Estrosi à Nice qui parle de "cinquième colonne". C’est d’une gravité incroyable. Tous ces débats contribuent à faire en sorte que les musulmans appartenant à la classe moyenne, parfaitement intégrés finissent par se radicaliser eux-mêmes, par colère, par accablement. Les politiques doivent accepter l’idée d’un débat un peu plus ouvert, en dialoguant avec ceux qui sont souvent exclus du débat public. On arriverait peut-être, petit à petit, à faire passer l’idée que les musulmans représentent plusieurs communautés certes travaillées par des désirs et des sentiments antagonistes mais que la grande majorité veut vivre en harmonie dans ce pays, sans remettre en cause ce qui fait sa cohésion. »

    Et lorsque Mediapart lui demande si, en dépit des risques, il souhaite l’ouverture de ce débat, la réponse est cinglante, et sonne comme un avertissement :

    « Oui. Il est temps. Sinon on va vers l’affrontement. »

  • Le prof de philo, « Charlie », et la liberté d’enseigner

    LE MONDE | 02.05.2015 | Par Aurélie Collas
    sur http://www.lemonde.fr/education/article/2015/05/02/le-prof-de-philo-charlie-et-la-liberte-d-enseigner_4626254_1473685.html#M6RwF1sP3k5Z5mPH.99

    Où s’arrête la liberté de penser, de parler, d’enseigner ? La philosophie est-elle forcément subversive ? Peut-on être neutre ? L’histoire de Jean-François Chazerans pourrait se décliner en dizaines de sujets de philosophie. Depuis le mois de janvier, elle ne cesse de faire disserter.

    Sur la Toile, ce professeur de philosophie de Poitiers, sanctionné pour des propos tenus en classe après l’attaque contre Charlie Hebdo, est devenu, en l’espace de quelques mois, la figure du professeur engagé, libre et anticonformiste, au service de l’émancipation des esprits. Provocateur et sans tabou. Et aujourd’hui victime d’une injustice. Mais dans « l’affaire Chazerans », difficile de démêler la part de mythe et de réalité. Ne serait-ce que parce qu’elle repose sur des propos rapportés, sortis de leur contexte, déformés, interprétés.

    Il est 10 heures, jeudi 8 janvier. Depuis la veille défilent à la télé les images d’une rédaction décimée, la traque des frères Kouachi, des visages horrifiés par la tuerie. Au lycée Victor-Hugo − dans le centre-ville de Poitiers −, lorsque les élèves de terminale ES arrivent dans la classe de Jean-François Chazerans, ils sollicitent un débat sur l’attentat. Pourquoi pas. La veille, la ministre de l’éducation a demandé aux enseignants de « répondre favorablement aux demandes d’expression » des élèves. Et les cours de M. Chazerans commencent toujours ainsi : un élève ou le professeur propose un sujet, qui est voté puis débattu. Ce jour-là, pendant deux heures, on parle justice, liberté d’expression, racisme, origines du terrorisme… « Hormis le contexte, ce n’était pas un cours différent de d’habitude », souligne le professeur de 55 ans.

    Dix jours plus tard, pourtant, il est convoqué chez la proviseure. Deux inspecteurs de l’éducation nationale l’y attendent. « Ils me disent : “Monsieur, on est là pour rédiger un rapport qui sera ce soir sur le bureau du recteur et demain sur celui de la ministre.” » Il s’avère qu’un parent d’élève a envoyé un courrier à la proviseure, dénonçant certains de ses propos lors du cours. Selon cette lettre, il aurait dit : « Les militaires envoyés dans les pays en guerre, c’est de l’impérialisme » et « les crapules de Charlie Hebdo ont mérité d’être tuées ».
    Un dossier « pas vierge »

    Apologie du terrorisme ? Le recteur de l’académie de Poitiers, Jacques Moret, prend l’affaire très au sérieux. Il accorde d’autant plus d’importance à cette dénonciation que M. Chazerans est un enseignant qui « pose question », dit-il, et que « son dossier n’est pas vierge ». Il suspend le professeur, diligente une enquête administrative. Puis, comme celle-ci « n’a pas permis de démêler le vrai du faux », saisit le procureur de la République le 23 janvier.

    L’enquête pénale écarte les soupçons d’apologie de terrorisme. Jean-François Chazerans a parlé de « crapules » au sujet des journalistes de Charlie Hebdo, mais « à aucun moment il n’a soutenu l’action des terroristes », souligne le procureur, Nicolas Jacquet. « J’ai prononcé le mot crapules en pensant au Charlie de ma jeunesse. Je n’aimais pas ce qu’ils étaient devenus ; pour moi, ils avaient un peu viré racistes. Alors oui, je me suis permis une petite provocation à la Charlie… », explique le professeur.

    Côté justice, l’affaire est classée sans suite. Elle se prolonge côté éducation nationale, non plus sur l’apologie du terrorisme, mais sur les propos et la manière de faire cours de M. Chazerans. Car le procureur a mis en garde l’administration : le professeur aurait fait part de ses opinions en classe. Des élèves ont rapporté qu’il a « fait le lien entre terrorisme et impérialisme de l’Occident » − il a notamment projeté un article tiré d’un blog intitulé « Le terrorisme, produit authentique de l’impérialisme ». D’autres disent qu’il a assimilé les militaires français à des terroristes. « C’est un élève qui avait quitté le cours qui a rapporté ce qu’un camarade a cru entendre. Quoi qu’il en soit, je ne livre pas mes opinions, se défend M. Chazerans. C’est un cours de philosophie, je sème le doute, je pose des questions pour ébranler des certitudes. »

    Toujours est-il que le 13 mars, un conseil de discipline se tient. Il vote en faveur de la sanction proposée par l’administration : le déplacement d’office. Jean-François Chazerans est muté à 80 kilomètres de Poitiers, dans un lycée des Deux-Sèvres. Son avocat et lui s’apprêtent à déposer un recours devant le tribunal administratif et envisagent de porter plainte pour dénonciation calomnieuse.

    Que lui est-il reproché précisément ? Des mots, d’abord. Lors de leur enquête, les deux inspecteurs ont été agacés par sa façon de prétendre « prendre le contre-pied du discours ambiant dominant ». L’arrêté de sanction qualifie ses propos d’« inadaptés » eu égard au « contexte particulièrement tendu ». Jean-François Chazerans aurait franchi les limites de son devoir de réserve et porté atteinte à l’image de sa fonction. Sa méthode est aussi mise en cause : pas de cours, seulement des débats, qui seraient menés sans préparation, sans organisation, sans synthèse.

    La sanction aurait sans doute été moins lourde si M. Chazerans n’avait pas reçu, en 2014, un blâme pour propos « déplacés ». Ou si, en 2012, il n’avait pas déjà eu affaire au procureur. Militant du Droit au logement, il avait projeté, lors d’un cours, une vidéo de l’expulsion d’un camp de mal-logés à Poitiers par la police. La fille du commissaire, élève à Victor-Hugo, en a entendu parler. Elle a rapporté l’histoire à son père, qui a porté plainte. L’affaire a été classée sans suite.
    Autogestion

    Voilà plusieurs années que M. Chazerans est dans le collimateur de l’administration. Celle-ci dit recevoir régulièrement des remontées de parents. Il faut dire qu’il n’est pas tout à fait un enseignant « dans le moule ». Sa classe fonctionne plus ou moins en autogestion. C’est collectivement qu’est décidé le sujet du jour. La prise de notes est recommandée, mais pas obligatoire. Deux contrôles par trimestre sont organisés ; ceux qui veulent s’entraîner davantage peuvent proposer un sujet ou en demander un. « Je ne considère pas mes élèves comme des gamins, mais comme des esprits qui s’émancipent, explique l’enseignant. Je n’exige pas grand-chose d’eux. Pour moi, ça fait partie de l’acquisition de l’autonomie, ce qui est le rôle du cours de philosophie et celui de l’école. »

    Voilà pour le cadre. Pour ce qui est de son enseignement, M. Chazerans est plus Socrate que sophistes. Plus conversation que cours magistral. Les élèves sont en cercle et discutent. Le rôle du professeur est d’« accompagner la pensée collective » : poser des questions, recadrer, jouer le maître provocateur, se mettre en retrait quand il le faut. « Mais il y a aussi des moments où je donne des références, des clés méthodologiques, où l’on construit une dissertation à l’oral », assure-t-il. Cette méthode, certains élèves l’adorent. D’autres craignent de ne pas être suffisamment préparés au bac. Au lycée, le professeur a sa réputation : « Avec Chazerans, on ne fout rien. »

    Cette petite musique a fini par remonter aux oreilles de l’inspectrice de philosophie, Brigitte Estève-Bellebeau. En 2014, elle est venue voir M. Chazerans pour lui dire que « le débat ne pouvait être l’alpha et l’oméga » de l’enseignement de philosophie. « Un débat se prépare, pour éviter de tomber dans le café du commerce ; il se dirige, donne lieu à une synthèse et repose sur un programme. » L’inspectrice lui a aussi demandé de contrôler son langage. « Les professeurs de philosophie aiment bien le registre de la provocation, et pourquoi pas. Mais il ne faut pas oublier qu’on est face à des esprits en construction, il y a une posture à avoir. Or, le lendemain de l’attentat, quand l’émotion était si forte, fallait-il amener un débat de nature aussi brûlante ? »

    Mais M. Chazerans reste droit dans ses bottes. Sa méthode, voilà vingt ans qu’il la construit. Elle est née un jour de 1994, lorsque, à la télévision, il tombe sur une émission avec Marc Sautet, le fondateur du premier café-philo, place de la Bastille. Une révélation. L’année suivante, il crée son propre café-philo à Poitiers. Et lorsqu’il obtient le Capes en 1998, c’est cette méthode fondée sur le dialogue qu’il tente d’importer dans ses cours.

    Dans le monde enseignant, son histoire a heurté. Beaucoup l’interprètent comme une atteinte à la liberté pédagogique. L’association des professeurs de philosophie a fait part de son inquiétude face à « l’emballement » d’une procédure « sur le seul fondement du témoignage de quelques élèves ». « On est plus exposé que je ne le pensais, déplore Alain Quella-Villéger, professeur agrégé d’histoire-géographie au lycée Victor-Hugo. D’un côté, on nous demande de forger des esprits critiques. De l’autre, on ne peut sortir d’une langue de bois formatée sans risquer d’être sanctionné. »

    Depuis l’affaire, certains disent même se censurer. « Mes cours sont plus plats, moins illustrés. Je laisse moins de place aux débats, regrette un collègue sous couvert d’anonymat. « Il faut garder à l’esprit que tout ce qu’on dit peut être mal interprété, renchérit un autre. Au lendemain d’un attentat, Jean-François Chazerans a pu être maladroit face à des élèves qui en avaient une vision manichéenne. Il a pris des risques et en paie le prix fort. »

    En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/education/article/2015/05/02/le-prof-de-philo-charlie-et-la-liberte-d-enseigner_4626254_1473685.html#M6RwF1sP3k5Z5mPH.99

  • Merci à cet article qui pose les bases d’une réflexion globale, non limitée à une simple réaction épidermique, et merci à tous les participants pour les extraits d’articles très intéressants. Lorsque l’on considère les causes de cette tragédie et ses effets sur la population française, l’on constate à mon sens des conséquences qui ne feront que renforcer des opinions ou préjugés déjà acquis avant les événements.

    Cordialement
    Michel-Alain MURISET
    e-réputation



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