La Liberté de l'esprit La liberté de l'esprit
Association créée en 1989
Contribuer au débat citoyen sur les questions de société
Conférences et débats en Cornouaille
  Qui sommes-nous ?  |  Prochaines conférences  |  Saisons précédentes  |  Les conférenciers·cières  |  Contact

Accueil > Sciences humaines et sociales > Économie > Paul Jorion

Paul Jorion

anthropologue et économiste

La crise financière

jeudi 27 mai 2010 20h00

Comment en est-on arrivé là ?

 

Paul Jorion est l’auteur notamment de plusieurs essais sur La crise du capitalisme américain (Editions du Croquant, 2009) ; il est un des rares observateurs à annoncer la crise des subprimes aux USA en 2008. Depuis il a écrit d’autres livres dont L’argent, mode d’emploi (Fayard, 2009) sur les rapports entre l’homme et l’argent.



Compte-rendu de la conférence Paul Jorion du jeudi 27 mai 2010 à Quimper

Compte-rendu de la conférence de Paul Jorion à Quimper

D’où vient la crise financière ?
La crise de septembre 200 intervient après la chute de la 5ème banque d’affaires américaine en mars 2008. En septembre 2008 quand la 4ème banque Lehman Brothers se retrouve en situation de faillite, l’Etat américain refuse de la soutenir. La confiance entre établissements de crédit tombe avec l’affaire des subprimes (crédits immobiliers insolvables) et le marché du refinancement s’assèche.

A la différence de la crise de 1929, les Etats se rendent compte qu’ils n’auront pas les moyens de « payer la note ». Cependant, dans l’urgence, l’Etat américain et plus tard l’Europe à travers la BCE viennent au secours des banques à coups de centaines de milliards. Les Bourses sont relancées de manière artificielle. Paul Jorion reprend la métaphore de la situation en W, qui renforce l’illusion d’un rebond avant de retomber plus bas encore.

Pour Paul Jorion, contrairement à des idées avancées ici ou là, la question n’est pas de liquidités en relançant la machine à billets sur la base de déficits croissants, mais de solvabilité. La question est de pouvoir mettre des richesse produites ou des valeurs réelles et non fictives (ou virtuelles) en face des dettes et de l’endettement global, que ce soit celui des particuliers, des banques ou des Etats.

En 2009, les banques vont se refaire une santé et vont même annoncer des résultats énormes en 2009…Mais la crise va être transférée au niveau des Etats avec le cas exemplaire de la Grèce. La Grèce a manipulé ses comptes, mais cela était pour Paul Jorion de notoriété publique dans les milieux financiers. Le journal Der Spiegel a révélé l’affaire, l’Allemagne ayant peur de payer pour l’Europe. La question posée est de savoir « à qui le tour après la Grèce » ? Le Portugal, l’Espagne, l’Irlande mais aussi la Grande-Bretagne sont montrés du doigt. Et pourquoi pas la France…

Paul Jorion cite le rapport récent de Didier Migaud de la Cour des comptes (remis fin mai) qui montre que le déficit actuel de l’Etat est pour 75% de son montant dû au contexte économique et financier mais pour 25% des effets des mesures prises en matière fiscale (bouclier fiscal, niches fiscales). Et aujourd’hui encore, les politiques prises de rigueur ou d’austérité vont dans le mauvais sens, car elles risquent d’aller à l’encontre de la croissance et donc de favoriser la récession, voire de provoquer une dépression. Il rejoint ainsi la vision de Joseph Stiglitz, prix Nobel de l’économie (2001) dans le Monde du 22 mai dernier pour qui « l’austérité mène au désastre ».

Pour lui, la crise vient au contraire d’une diminution de la part des salaires dans la répartition de la richesse produite au profit des actionnaires et une concentration de cette richesse entre les mains d’une très faible minorité. Aux USA, 1% de la population concentre 33% du patrimoine (quand 50% des plus pauvres se partagent 3%). Cette situation s’est accentuée depuis 20-30 ans, ce qui correspond aussi à la chute du mur de Berlin et l’absence d’alternative crédible au capitalisme. Dans le même temps, des gouvernements très libéraux sont arrivés au pouvoir, comme Thatcher en Grande-Bretagne ou Reagan aux USA. Ces gouvernements encouragent le désengagement de l’Etat et font confiance aux marchés qui sont censés s’autoréguler. L’ouvrier lui-même devient un « capital humain, la compétitivité devient la règle, les lois du marché s’étendent à de nouveaux produits ou besoins (logique de marchandisation) et l’arrivée des nouvelles technologies et de l’automatisation renforce la substitution du travail par du capital pour augmenter le productivité. La question c’est qu’un tel système ne donne pas lui-même ses propres limites, ni ne pose les questions de la transgression des limites, quand cela se produit. L’automatisation risque de générer une « reprise sans emploi » ; le nombre d’emplois créés aux USA par exemple (10.000 par mois) quand il faudrait créer 250.000 emplois par mois pendant 3 ans. Cette substitution capital/travail suppose de transférer encore plus les richesses produites des actionnaires vers les salariés, ou par taxation.

La diminution régulière des salaires est accentuée par le phénomène des stocks-options. Ces actions attribuées aux dirigeants renforcent les liens d’intérêts entre les dirigeants d’entreprises et les actionnaires, à tel point que certains dirigeants tiraient plus de revenus tirés de leurs actions que de leurs salaires de dirigeants. Le mécanisme des stocks-options modifie les rapports de force entre dirigeants et actionnaires d’une part et entre les dirigeants et les salariés d’autre part ; il accentue « le court-termisme » et la dérive de l’économie réelle vers les bénéfices tirés de la spéculation, comme cela a été montré dans le cas de l’entreprise Enron, en 2001 (passée de l’énergie à la spéculation).
Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale des USA (FED) reconnaît lui-même s’être trompé lors d’une convocation au sénat américain sur la capacité d’autorégulation des marchés, notamment financiers. On avait pensé que le système capitaliste fonctionnerait mieux en diminuant d’une part l’intervention des Etats, et encore plus les coordinations entre Etats (gouvernance mondiale). L’illusion est basée sur la croyance que le système serait optimum en se basant uniquement sur l’intérêt des acteurs économiques du marché (cf réflexion d’Adam Smith déjà sur « La richesse des nations » et sur la main invisible du marché), ce qui conduit à la compétition entre les acteurs, sans règles du jeu.

Paul Jorion prend l’image d’un match de foot. Même dans ce cadre, les règles sont précises : la dimension du terrain est fixée, le nombre de joueurs aussi, la durée du match... Il aurait pu rajouter la présence acceptée par les deux équipes en compétition d’arbitres qui veille au respect des règles et siffle les joueurs en cas d’infractions.
La crise ne vient pas du fait que les gens vivent au-dessus de leurs moyens, mais qu’on a cessé de les payer correctement. On a tenté de suppléer cela avec du crédit, en renvoyant à plus tard le remboursement des dettes engagées à partir des salaires à venir. En diminuant le pouvoir d’achat des gens on va favoriser la récession. Le recours au crédit comme à l’emprunt concerne les particuliers, comme les entreprises et aussi les Etats ; il ne pose pas de problèmes en soi si cela correspond à un investissement avec une valeur en face et si l’emprunteur a (ou aura) de quoi rembourser ses dettes. Mais les crédits se retrouvent aujourd’hui dans des chaînes de plus en plus longues où la première défaillance suite à des prêts ou placements risqués (comme ce fut le cas pour les subprimes) remet en cause la fiabilité de l’ensemble. Tout s’effondre alors comme un château de cartes.

Aux USA, l’élection d’Obama peut changer la donne, mais Obama doit faire appel aux citoyens américains (5$ par personne) quand les lobbys liés au système financier dépensent près d’un million de dollars par parlementaire pour entraver toute évolution défavorable à leurs intérêts. Plutôt que d’attaquer frontalement le système, Obama prend la stratégie d’attaquer sur le terrain juridique, à coups de procès ou de dossiers de fraude (comme en son temps pour confondre Al Capone… !).

Selon Paul Jorion, l’Europe est à la traîne, faute de position commune et encore moins d’anticipation. La réaction la plus forte et symbolique vient d’Angela Merkel, mais sa position d’intervenir sur les spéculations financières n’est pas ou peu soutenue (sinon par la Chine), y compris dans son propre pays.

Pour Paul Jorion, les Chinois sont favorables à une régulation et sont, dans leur culture, plus pragmatiques qu’il n’y paraît. Ils trouvent assez rapidement des solutions à leurs problèmes, quitte à procéder par tâtonnements par essais, sans référence à des modèles ou théories établies. Il n’est possible que ce soit les Chinois qui imposent y compris aux USA de nouvelles solutions aux équilibres mondiaux, à travers des solutions difficiles à imaginer comme le « bancor », une hypothèse déjà émise par Keynes et reprise par Paul Jorion et dont la presse parle de plus en plus…

Paul Jorion craint effectivement le pire, car tout se passe comme si l’on fuyait la réalité. Les politiques ont eux-aussi des vues à court terme en faisant le choix de politiques d’austérité et en refusant d’affronter les vraies sources du problème qui viennent du système financier. Pourquoi, parce que ce sont souvent les mêmes intérêts qui sont aux manettes du système financier, économique et les dirigeants politiques.

Paul Jorion craint que la crise soit un prétexte à remettre en cause le bouclier social, issu des compromis de la Résistance ou de la période de reconstruction en Allemagne ou lors de Bretton Woods. De même, il craint le retour en force des extrémismes, de gauche comme de droite ou qui conduisent à des systèmes liberticides. « Nous devons inventer de nouvelles utopies, réfléchir aux alternatives, tout en retenant les leçons de l’histoire », déclare-t-il en suggérant remettre à l’honneur de nouvelles solutions. Si on regarde l’histoire, Paul Jorion rappelle malicieusement qu’à la veille d’une autre révolution (en 1788) on été installés des cahiers de doléances, des comités de salut public…

Paul Jorion est favorable à une stratégie de croissance et d’investissement, compatible avec les économies nécessaires sur les ressources en combinant le génie écologique et le génie civil. Mais une croissance verte comme toute alternative n’est fiable et durable que si le cadre financier et économique est mieux régulé. Un exemple : la fiabilité des énergies vertes ne peut être rentable ou sécurisée si le marché du pétrole (qui reste l’énergie de référence) n’est pas soumis aux spéculateurs, comme pour les autres matières premières. Le cours du pétrole est passé de moins de 50$ le baril à près de 150$ uniquement pour des raisons spéculatives, puisque la demande n’a guère évolué sur la même période. Il sera difficile de miser sur des énergies alternatives dans un contexte aussi spéculatif. En outre, tant qu’on évaluera la richesse comme l’endettement des Etats sur des indicateurs comme le PIB, on fera fausse route…

Pour Paul Jorion, il y aurait des mesures « simples » qui pourraient être prises pour tenter de contrôler le système bancaire et le rendre « tolérable » : interdire les paris sur les fluctuations de prix (cf position d’Angela Merkel), limiter les spéculations, interdire les paradis fiscaux, « régler » le problème des agences de notation…

Interpellé sur la question de la décroissance, Paul Jorion discute régulièrement avec les tenants de la décroissance, mais il voit mal comment on pourra revenir en arrière, dans les pays développés comme dans les pays en développement sur certaines avancées technologiques (ex : Afrique).

Pour Paul Jorion, les gens commencent seulement à comprendre comment fonctionne la finance et à s’intéresser à ces questions (cf succès de son blog qui est un des plus visités sur ce thème -près de 300.000 visites par mois-, ou ses interventions dans les médias). Mais il estime que les questions économiques (système financier, place du marché…) ne font pas assez l’objet de débats démocratiques ; ces questions doivent être « domestiquées » pour reprendre son expression, et éviter la concurrence sauvage entre « prédateurs »… comme dans le monde animal. « La démocratie a laissé de côté le monde économique ». Par contre, il ne croît pas aux prétentions éthiques des entreprises, qui revendiquent une « extra-territorialité morale » pour s’extraire de toute forme de régulation.



Quelques vidéos de Paul Jorion que l’on peut retrouver sur son blog et sur Dailymotion

Fiche Wikipédia sur Paul Jorion


Voir en ligne : Blog de Paul Jorion


Portfolio



Messages

  • On pense que la non-intervention est souhaitable (Reagan, Thatcher). On veut pousser cette logique le plus loin possible. On en oublie de fixer des limites, ou on pense que le système les fixera lui-même.

    Greenspan admettra s’être trompé, et dit que ce qu’il n’a pas vu, c’est que les gens n’agiraient pas dans leur intérêt (ndlr : on pourrait ajouter : dans leur intérêt à long terme, dans leur intérêt collectif)

    Puisqu’on experimente (la main invisible du marché) sans se mettre de limites, le risque c’est justement de dépasser les limites.

    Interviennent les stock-options : favorise le court-termisme, avec des dirigeants qui ont des intérêts très a-court-termisme simialaires à ceux des actionnaires (faire augmenter à court-terme la valeur de l’action et son dividende)

    Jorion parle des rapports de force entre dirigeants d’entreprise et prêteurs à l’entreprise. Ils sont en concuerrence : tout l’argent qui sera versé au prêteur ne sera pas versé aux dirigeants. (ces derniers doivent ensuite répartir ce qui reste entre les les emplyés et eux)

    2ème rapport de force : partage entre les dirigeants et les employés. Le rapport de force est meilleur si les travailleurs se mettent ensemble.

    inventent un système qui ne consiste pas à donner des actions aux dirigeants d’entreprise, mais des stock-options.

    On les récompense seulement si le prix de l’action monte.

    En plus :

    Beaucoup de gens voient leur travail remplacé par celui des machines

    On aurait pu penser que la richesse créée par les robots permettraient de travailler moins

    celui qui est remplacé par un robot ne reçoit pas une partie de la richesse créée par le robot.

    Pourquoi le système est-il tombé ? Le maillon qui relie tout cela, c’est que les salaires ont stagnés, puis ont commencé à baisser... On a essayé de compenser cela en donnant aux gens du crédit . On va mettre tout vos salaires à venir ensemble, pour vous permettre de vous payer une maison.

    L’erreur est la suivante : quand une société repose trop sur le crédit, il va falloir payer des intérets. Plus on avance dans cette direction, plus la part des intérets dans ce que vous remboursez est important. A un certain degré ce n’est plus tenable.

    Le crédit relie les gens dans des chaînes qui peuvent devenir très très longue.

    Cet argent qu’on compte dans les agregats monétaires.

    A partir du moment où des gens ne peuvent pas payer, ces agregats s’effondrent. si vous remboursez ca vaut mille si vous ne pouvez pas rembourser, ca vaut zéro . Les banques ont dit . il nous manque de la liquidité. Nous avons des papiers qui ont de la valeur, mais le problème c’est que ces papiers ne valaient plur rien. Ce n’est pas de liquidité dont les banques avaient besoin, c’est de solvabilité. On a dépenseé beaucoup trop . Le coût des moyens mis par les états pour sauver le système dépasse les moyens à disposition.

    1929 et 2009 : la concentration de richesse avait atteint un degré énorme

    Les gens qui le détiennent ne savent pas quoi en faire, et ils veulent le rendre productif en le plaçant : Produire des richesses ? Il n’y a pas assez de gens pour les acheter.

    Jouer à la loterie ? Oui = spéculer.

    On détruit des choses à la hausse du prix du pétrole, (fait monter le prix du blé dans certains pays de manière insupportable)

    On détruit des choses à la biasse du prix du pétrole (des entreprises qui s’étaient engagées dans les énergies alternative mettent la clé sous le paillasson)

    "Il n’est pas normal que les gains de productivité (robotisation) ne soient partagés qu’entre les riches"

    Une croissance sans emploi n’est pas qqch de désirable.

    • Je me répond à moi-même pour vous dire que j’ai oublié l’introduction, la voici :

      Le commentaire auquel répond ce message est en fait un résumé de la vidéo de Paul Jorion, résumé des points qui me semblaient les plus importants. Et je n’ai commencé à l’écrire qu’en cours de route, donc le début de son intervention n’est pas résumé.

      S’il y a un modérateur, qu’il se sente libre de mettre le 2ème paragraphe de cette réponse en début de mon commentaire original.



Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

La liberté de l'esprit, c/o Maison des associations, 53, impasse de l'Odet, 29000 QUIMPER
SPIP | | Suivre la vie du site RSS 2.0